Pourquoi lire …

Pourquoi lire aujourd’hui des auteurs comme Platon, Shankara ou Molla Sadra?

En dehors du simple souci d’érudition, on pourrait penser qu’ils sont en mesure de nous faire renouer avec une expérience du Sacré qui se dérobe à nous. C’est le thème de la restauration de la tradition à travers ses grands porte-paroles, encore que l’unité de cette tradition puisse être en fait largement imaginaire.

Nous ne pourrons jamais recréer les conditions dans lesquels ont été conçu es œuvres, les expériences originaires qu’elles présupposent.

On peut penser au contraire que c’est dans l’expérience de la distance historique et existentielle que se révèle la fécondité herméneutique de cette rencontre. On doit à ce niveau à Gadamer toute une réflexion inspirée de Heidegger  sur la supériorité d’une herméneutique qui assume la distance par rapport à une herméneutique qui simule l’empathie, voudrait se glisser dans l’esprit de l’auteur. Cette distance nous permet de mettre en lumière ce qui nous sépare de ces auteurs, de problématiser notre « être-au-monde » moderne ; en l’occurrence en quoi, notre rapport au Sacré est radicalement autre que celui d’un homme traditionnel antérieur à la venue du grand nihilisme et la fin de la métaphysique. Cette prise de conscience condamne d’ailleurs par avance toutes les projets restaurationnistes traditionalistes.

C’est seulement dans la conscience de cette distance que peut ensuite se nouer un dialogue dans lequel ces maitres peuvent encore se faire nos guides. C’est aussi la condition de possibilité d’une redécouverte des origines de la pensée occidentale entre la Grèce et Jérusalem ou de cette mise à l’épreuve que représente la confrontation avec un « autre grand commencement ».  Alors seulement peut s’opérer une authentique “fusion des horizons.”

Leo Strauss et Max Weber

Un des aspects les plus intéressants de la critique Straussienne de Weber est qu’elle met en lumière les fondements nietzschéens de la sociologie wébérienne. C’est dans la mesure où elle repose sur une théorie de la valeur que Strauss peut logiquement conclure qu’elle ne peut conduire qu’au nihilisme. Ce qui reste d’éthique dans la posture de Weber peut en somme se réduire à une survivance (inconsciente) ou une sécularisation d’un fond religieux.

Strauss de ce point de vue là, qu’il s’agisse d’interpréter Weber ou d’autres auteurs de Hobbes à Schmitt se révèle un maitre dans l’art de mettre en lumière les fondements ou le sens ésotérique d’une pensée. En même temps on peut se demander si toute la pensée Straussienne, laquelle ne repose pas sur un sol sacral comme celle de Voegelin par exemple, ne débouche pas elle aussi sur une contradiction ou un paradoxe. Elle dénonce le nihilisme de la modernité, sans pouvoir le surmonter, sinon par un retour au Grèce qui n’est pas nécessairement moins ambigu que celui que tente d’accomplir Heidegger.