Nature et conséquences du désenchantement

« Partout où la connaissance empirique rationnelle a réalisé de façon systématique le désenchantement du monde et sa transformation en un mécanisme causal, la tension par rapport au postulat éthique selon lequel le monde serait un cosmos ordonné par Dieu, donc orienté de manière éthique, est finalement apparue. L’attitude empirique par rapport au monde, et en particulier l’idée d’un monde ordonné mathématiquement, induit par principe le rejet de tout questionnement sur le ‘sens’ au devenir terrestre. »
Max Weber (1864-1920), Economie et société, traduction basée sur celle de Catherine Colliot-Thèlène dans Le désenchantement de l’Etat, p. 136.

« En même temps que l’ascétisme entreprenait de transformer le monde et d’y déployer toute son influence, les biens de ce monde acquéraient sur les hommes une puissance crois¬sante et inéluctable, puissance telle qu’on n’en avait jamais connue auparavant. Aujourd’hui, l’esprit de l’ascétisme religieux s’est échappé de la cage – définitivement? Qui saurait le dire… Quoi qu’il en soit, le capitalisme vainqueur n’a plus besoin de ce soutien depuis qu’il repose sur une base mécanique. Il n’est pas jusqu’à l’humeur de la philosophie des Lumières, la riante héritière de cet esprit, qui ne semble définitivement s’altérer; et l’idée d’accomplir son ‘devoir’ à travers une besogne hante désormais notre vie, tel le spectre de croyances religieuses disparues. Lorsque l’’accomplissement’ [du devoir] professionnel ne peut être directement rattaché aux valeurs spirituelles et culturelles les plus élevées – ou bien, inversement, lorsqu’il ne peut plus être ressenti comme une simple contrainte économique – l’individu renonce, en général, à le justifier. Aux États-Unis, sur les lieux mêmes de son paroxysme, la poursuite de la richesse, dépouillée de son sens éthico-religieux, a tendance aujourd’hui à s’associer aux passions purement agonistiques, ce qui lui confère le plus souvent le caractère d’un sport.
Nul ne sait encore qui, à l’avenir, habitera la cage, ni si, à la fin de ce processus gigantesque, apparaîtront des prophètes entièrement nouveaux, ou bien une puissante renaissance des pensées et des idéaux anciens, ou encore – au cas où rien de cela n’arriverait – une pétrification mécanique, agrémentée d’une sorte de vanité convulsive. En tout cas, pour les ’derniers hommes’ de ce développement de la civilisation, ces mots pourraient se tourner en vérité – ‘Spécialistes sans vision et voluptueux sans cœur’ – ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là. »
Max Weber, Éthique protestante et Esprit du Capitalisme.

« On a coutume de nommer l’époque de la civilisation, celle du désenchantement, et celui-ci parait aller de pair plutôt (et même seulement) avec l’absence totale de questionnement. Pourtant il en va l’inverse. Mais il faut savoir d’où vient le charme. Réponse : de la domination illimitée de la machination. Quand celle-ci parvient à une domination définitive, quand elle s’impose en tout, il n’y a plus de condition permettant de sentir particulièrement l’enchantement et d’y résister. L’envoutement par la technique et ses progrès continuels n’est qu’un des signes de cet enchantement en vertu duquel tout pousse au calcul, à l’exploitation, à l’élevage, à la commodité et à la réglementation. »
Martin Heidegger (1889-1976), Contributions à la philosophie, traduit et cité par Catherine Colliot-Thèlène, Le désenchantement de l’Etat, p. 137.

Vivons-nous dans un monde désenchanté ?

Majlis philosophique du 15 février (11h à 13h à l’Institut français)

 

« Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d’autres ne sont pas nés ».

Emile Durkheim (1912)

 

On entend souvent dire que nous vivons dans un monde désenchanté. La technologie prend une place de plus en plus importante dans notre existence quotidienne, tout comme les sollicitations du consommateurisme.  Notre rythme de vie nous laisse ainsi peu de place pour la méditation, l’expérience de la beauté ou du merveilleux. C’est jusqu’à la foi en l’homme qui serait menacé par le progrès des sciences et la tyrannie de l’économie. En même temps on nous parle  constamment d’un « retour du religieux » dans le monde contemporain et parfois même d’un réenchantement du monde.

C’est à ce paradoxe auquel nous allons réfléchir dans ce second majlis philosophique en partant de quelques interrogations simples. Qu’est-ce qui peut dans notre expérience quotidienne nous faire dire (ou ne pas dire) que nous vivons dans un monde désenchanté ? Le désenchantement est-ce la même chose que le déclin du religieux (la sécularisation) ? Quelles nouvelles opportunités un monde désenchanté peut-il offrir à l’homme et de quels nouveaux périls doit-il se garder ? Le désenchantement est-il propre au monde occidental ou s’agit-il d’un phénomène global ? Quelles sont les ressources intellectuelles, spirituelles, humanistes ou encore artistiques dont nous disposons pour résister au désenchantement du monde et réenchanter nos vies ?

Pour préparer cette rencontre, je vous invite à lire quelques textes (Textes de base, textes supplémentaires), à écouter un entretien avec le philosophe français Abdennour Bidar et à regarder l’extrait d’une intervention de Fréderic Lenoir (« Réintroduire le sacré dans l’expérience humaine »).

René Descartes. Réponses aux cinquièmes objections.

« Quand vous dites que j’eusse pu conclure la même chose [à savoir « je suis »] de chacune autre de mes actions indifféremment, vous vous méprenez bien fort, parce qu’il n’y a pas une de laquelle je sois entièrement certain […] car, par exemple, cette conséquence ne serait pas bonne : Je me promène donc je suis, sinon en tant que la connaissance intérieure que j’en ai est une pensée, de laquelle seule cette conclusion est certaine, non du mouvement de mon corps, lequel parfois peut être faux, comme dans nos songes, quoiqu’il nous semble alors que nous nous promenions, de façon que de ce que je pense me promener je puis fort bien inférer l’existence de mon esprit, qui a cette pensée, mais non celle de mon corps, lequel se promène. Il en est de même de toutes les autres. »

Shankara. Commentaire des Brahma sûtras, Introduction (citée par Michel Hulin dans Comment la philosophie indienne s’est-elle développée ?).

«Etant acquis que le sujet et l’objet, désignables respectivement à la première et à la troisième personne et dont les natures propres s’opposent comme la lumière et les ténèbres, ne peuvent être assimilés l’un à l’autre, il doit en aller de même a fortiori de leurs propriétés. On considéra donc comme erronée la surimposition au sujet, désignable comme « nous » et fait de pure conscience, de l’objet et de ses propriétés – et de même la surimposition inverse du sujet et de ses propriétés. Et pourtant, faute de les discriminer en dépit de leur extrême dissimilitude, (une certaine) pseudo-connaissance surimpose à chacun d’eux la nature et les propriétés de l’autre.  Cette manière d’associer le réel et l’irréel se traduit tout naturellement dans l’expérience quotidienne par des jugements du type « je suis ceci ou cela » ou « ceci ou cela m’appartient. ».

Pierre Hadot. « La figure du sage dans l’Antiquité gréco-latine » dans Etudes de philosophie ancienne. Les belles Lettres, 1998.

« L’apparition de la figure du sage correspond à une prise de conscience de plus en plus aiguë du moi, de la personnalité, de l’intériorité. Ce mouvement de prise de conscience est inauguré par la formule socratique : «Prends souci de toi-même » (Platon, Alcibiade, 102d, Apologie de Socrate [1], 36c) qui révèle à l’individu qu’il peut diriger sa vie, que son moi a une valeur propre, qui est aussi importante que celle de la Cité toute entière. (…) La figure du sage permet ainsi au moi de prendre conscience du pouvoir qu’il a de s’affranchir de tout ce qui lui est étranger, d’être indépendant. C’est la fameuse autarkeia, qualité que toutes les écoles revendiquent pour leur sage et que les philosophes essaient d’acquérir. (…) Ce noyau de liberté intérieure inexpugnable, le philosophe qui s’exerce à la sagesse essaiera de le constituer par des exercices spirituels de vigilance et d’attention à soi, par des examens de conscience, par des efforts de volonté et de mémoire qui assureront en lui la liberté de juger et l’indépendance à l’égard des désirs et des passions. C’est toute une vie intérieure qui se développe ainsi et qui, chez les platoniciens, les aristotéliciens et les stoïciens, se concentre autour de l’Esprit ou le daimôn présent à l’intérieur de l’homme. »

Merleau-Ponty. Eloge de la philosophie. Leçon inaugurale faite au Collège de France. (15 janvier 1953).

« Le philosophe moderne est souvent un fonctionnaire, toujours un écrivain, et la liberté qui lui est laissée dans ses livres admet une contrepartie : ce qu’il dit entre d’emblée dans un univers académique où les options de la vie sont amorties et les occasions de la pensée voilées. Sans les livres, une certaine agilité de la communication aurait été impossible, et il n’y a rien à dire contre eux. Mais ils ne sont enfin que des paroles plus cohérentes. Or, la philosophie mise en livres a cessé d’interpeller les hommes. Ce qu’il y a d’insolite et presque d’insupportable en elle s’est caché dans la vie décente des grands systèmes. Pour retrouver la fonction entière du philosophe, il faut se rappeler que même les philosophes-auteurs que nous lisons et que nous sommes n’ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n’écrivait pas, qui n’enseignait pas, du moins dans des chaires d’État, qui s’adressait à ceux qu’il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l’opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler Socrate.

La vie et la mort de Socrate sont l’histoire des rapports difficiles que le philosophe entretient, – quand il n’est pas protégé par l’immunité littéraire, – avec les dieux de la Cité, c’est-à-dire avec les autres hommes et avec l’absolu figé dont ils lui tendent l’image. Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car, enfin, chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable ; on aime bien que cela soit écrit, pour l’honneur de l’humanité, quitte à l’oublier quand on retourne aux affaires. La révolte donc ne déplaît pas. Avec Socrate, c’est autre chose. Il enseigne que la religion est vraie, et on l’a vu offrir des sacrifices aux dieux. Il enseigne qu’on doit obéir à la Cité, et lui obéit le premier jusqu’au bout. Ce qu’on lui reproche n’est pas tant ce qu’il fait, mais la manière, mais le motif. Il y a dans l’Apologie un mot qui explique tout, quand Socrate dit à ses juges : Athéniens, je crois comme aucun de ceux qui m’accusent. Parole d’oracle : il croit plus qu’eux, mais aussi il croit autrement qu’eux et dans un autre sens. La religion qu’il dit vraie, c’est celle où les dieux ne sont pas en lutte, où les présages restent ambigus – puisque, enfin, dit le Socrate de Xénophon, ce sont les dieux, non les oiseaux, qui prévoient l’avenir, – où le divin ne se révèle, comme le démon de Socrate, que par une monition silencieuse et en rappelant l’homme à son ignorance. La religion est donc vraie, mais d’une vérité qu’elle ne sait pas elle-même, vraie comme Socrate la pense et non comme elle se pense. Et de même, quand il justifie la Cité, c’est pour des raisons siennes et non par les raisons d’État ».

François Châtelet, Platon, Gallimard, Folio, Essais, 1965

« L’alternative est sans équivoque : entre la violence et le dialogue, entre celui pour qui la parole est seulement un cri de colère, de passion ou une injure, et celui à qui, à chaque instant, il importe de savoir ce qui est dit, pourquoi cela est dit et ce que cela veut dire, il faut choisir. Le détour est celui-là : se confier à la vertu du dialogue, la laisser agir pleinement, c’est d’abord comprendre les impasses de l’opinion; c’est aussi et surtout instaurer entre les hommes une relation nouvelle permettant à chacun de se débarrasser de ses inclinations fugaces et de la tyrannie dérisoire des intérêts. … Celui qui consent à parler et accepte de prendre en considération l’objection qui lui est faite se libère de soi, de la vulgarité des sentiments, des attachements passionnels, de la peur de la mort, du poids des traditions incontrôlées, du faux lyrisme que véhicule la vie quotidienne. Il aperçoit que derrière le discours qui, peu à peu, dans le dialogue, s’élabore, se profile un autre monde que ce théâtre d’ombres où se débattent les fades et noires silhouettes des individus enfermés en leurs certitudes et livrés à leurs appétits ».