La pérennité de la question de l’Etre et le Réel voilé

La différence principale entre physiques classique et quantique … est que la physique classique est essentiellement descriptive alors que la physique quantique est fondamentalement prédictive. Et plus précisément: prédictive d’observations.

Dire que la physique classique est descriptive cela signifie que l’on considère sa visée comme étant de lever le voile des apparences: de découvrir et de décrire ce que, sous ce voile, le réel est en soi. Quand ils ont affaire à une théorie de ce type les philosophes disent qu’elle s’insère dans le cadre du réalisme ontologique. Le mot “ontologique” est construit à partir de la racine grecque onto- qui signifie l’être. Autrement dit, une telle théorie est une théorie pouvant être interprétée comme visant à la connaissance de ce qui est. De ce qui existe tout à fait indépendamment de nous. Et c’est bien ainsi que, tout naturellement, la grande majorité des scientifiques comprend la science.

Quand la mécanique quantique apparut il était naturel d’espérer qu’il en irait de même pour elle, qu’elle s’insérerait d’elle-même dans le cadre du réalisme ontologique. Or, si étrange que cela paraisse, quand on essaye de présenter la physique quantique de cette manière, c’est à dire en mettant l’accent sur l’existence dans l’espace de réalités correspondant aux symboles mathématiques que la théorie utilise pour ses prédictions, on tombe sur les pires difficultés. Je n’irai pas jusqu’à dire que ces difficultés sont insolubles. Mais je constate qu’en ce domaine, étudié en tous sens depuis que la physique quantique existe, aucune conception n’a été suffisamment crédible pour s’imposer. Et dans le même ordre d’idées je constate aussi que, dans la théorie, la notion même de choses existant par elles-mêmes, dans l’espace, séparément les unes des autres, tend plus ou moins à s’estomper. A s’estomper au profit d’une certaine globalité qui n’apparaît pas au regard mais se cache dans les équations.

Tout cela est plutôt déconcertant. Et pourtant la physique quantique existe. Dans le domaine de la prévision d’observations elle vole de succès en succès. Et ces succès, finalement, s’expliquent très bien. Ils s’expliquent, justement, par le fait que pour exposer clairement la physique quantique et comment on s’en sert il est inutile de chercher à faire du descriptif. Il faut, naturellement, énoncer ses axiomes constitutifs, mais ceux-ci se présentent eux-mêmes comme des règles de prédiction de ce qui sera observé. Personnellement j’en infère, comme je le disais, que la physique quantique n’est pas descriptive mais seulement prédictive d’observations. Et vu son caractère central, au coeur de quasiment toutes les disciplines scientifiques, je n’hésite pas à dire la même chose de la science elle-même. J’estime donc qu’il faut abandonner le réalisme ontologique. Que nos connaissances ne portent pas sur “le Réel”, le fond des choses, mais seulement sur la réalité empirique, c’est à dire sur l’image que, vu sa structure et ses capacités finies, l’esprit humain est amené à se former de la réalité en soi. Et compte tenu de la globalité j’estime qu’il faut même abandonner l’idée que les objets, élémentaires ou composés, existent par eux-mêmes à chaque instant, chacun en un lieu donné. Il est plus vrai de dire que si nous les voyons ainsi c’est parce que la structure de nos sens et de notre esprit nous conduit à les voir de cette manière.

(…) Jusqu’ici le raisonnement a été conduit à partir exclusivement de la physique. Mais de celle-ci nous avons tiré tout ce qu’elle pouvait nous donner. Or oui, personnellement je juge que ce n’est pas un aboutissement. Contrairement aux idéalistes je considère qu’il est incohérent de prétendre écarter radicalement la notion d’être. Mais mes raisons de penser cela ne doivent rien à la physique. Elles sont philosophiques et essentiellement au nombre de deux.

– La première, qui sera, je pense, jugée bonne par la plupart des scientifiques, est qu’il y a manifestement quelque chose qui nous résiste. Il arrive – trop souvent hélas ! – que le théoricien construise une théorie parfaitement logique, simple, mathématiquement élégante, dont les conséquences sont soumises à des test expérimentaux, et que le résultat soit négatif. Il est constaté que les faits observés sont incompatibles avec les prévisions de la théorie. Dans ce cas, naturellement, la théorie est rejetée. Ainsi, il y a quelque chose qui a dit NON. Et il faudrait développer une grande acrobatie intellectuelle pour se convaincre que ce quelque chose est encore “nous”. En harmonie, je crois, avec la quasi-totalité des scientifiques je juge qu’on ne peut raisonnablement le concevoir que comme pleinement extérieur à nous.

– Et ma seconde raison, qui en appellera moins aux scientifiques mais plus peut-être aux philosophes, est celle-ci. Selon les idéalistes la pensée est première par rapport à tout puisque les choses ne sont que des apparences pour la pensée. Or je considère que cette conception n’est pas logiquement défendable, tout simplement parce que pour pouvoir penser il faut être. Je juge donc que c’est la notion d’être qui est première, par rapport à celle de pensée. Donc, dis-je, il faut conserver la notion d’être, mais en prenant soin de ne pas la revêtir de toutes ces notions – spatialité, localité, temporalité etc. – dont la physique actuelle nous révèle qu’elles sont relatives à nous… et que, implicitement, postulent ceux qui proclament que “l’être, c’est la matière”. Cet être, ce Réel ultime, est, dirai-je, fondamentalement inatteignable par les méthodes expérimentalo-déductives de la science, lesquelles ne donnent accès qu’à la réalité empirique, en d’autres termes aux phénomènes c’est à dire aux apparences valables pour tous. Je n’exclus cependant pas que certains traits de la physique – les constantes fondamentales par exemple – puissent correspondre à des attributs vrais de l’être. C’est pourquoi j’appelle celui-ci “le réel voilé”.

Physique et Réalité, Interview de Bernard d’Espagnat (né en 1921) par Thierry Magnin (2009)

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