L’eugenisme

En 1998, Jürgen Habermas, seul philosophe exerçant un magistère intellectuel outre-Rhin, expose ses arguments contre le clonage non thérapeutique dans les deux plus grands journaux allemands, Die Zeit et Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il appelle à légiférer contre ce qu’il appelle le « clonage libéral », présenté comme le droit laissé aux parents de contrôler l’héritage génétique de leurs enfants. Trois ans plus tard, dans L’Avenir de la nature humaine, il radicalise son propos en soulevant la question de l’eugénisme. Une allusion, dans l’avant-propos, à l’« élevage humain » donne la clé de cette montée en puissance. Elle vise Peter Sloterdijk, brillant essayiste qui avait, en 1999, suscité un beau scandale en publiant Règles pour le parc humain. Évoquant Nietzsche, Peter Sloterdijk y replaçait les interventions génétiques dans le processus de civilisation. L’homme n’a cessé de domestiquer son espèce en sélectionnant les instincts qui améliorent l’humanité. Ce bref ouvrage se demandait pourquoi, à l’avenir, la connaissance des gènes et leur manipulation n’entreraient pas dans un programme de « planification explicite des caractéristiques » des individus. Peter Sloterdijk approuvait-il une telle perspective ? En tout cas, il ne l’écartait pas. La presse dénonça une sympathie pour l’eugénisme, idée qui, en Allemagne, fait irrémédiablement écho au passé nazi. À quoi Peter Sloterdijk répliqua que, derrière cette cabale, il fallait voir à l’œuvre Jürgen Habermas, incapable de se demander si le devenir de l’humanité, en intégrant de nouvelles pratiques sélectives, n’allait pas requérir un réaménagement de l’humanisme démocratique.

C’est dans ce contexte que L’Avenir de la nature humaine ouvre à son tour le dossier de l’eugénisme. Non pas de l’eugénisme totalitaire, tragiquement illustré par le projet nazi de faire progresser l’espèce à travers l’extermination de certaines de ses parties. Mais de l’« eugénisme libéral », dont le « clonage libéral » est une composante : parce qu’elle fait du libre choix une valeur sacrée, une société libérale doit-elle abandonner aux parents les décisions relatives à la composition du patrimoine génétique de leurs enfants ? Répondre par la négative, c’est limiter des droits nouveaux susceptibles d’être conquis par les individus : celui, par exemple, de programmer leur descendance. Qui plus est, comment refuser de tels droits, alors que, bien utilisés, ils peuvent permettre un jour d’éviter certaines pathologies : dans la logique du diagnostic préimplantatoire, pourquoi ne pas accroître la maîtrise des citoyens sur la santé future, voire sur le bonheur futur de ceux auxquels ils donnent la vie ?

Dans l’eugénisme libéral, Jürgen Habermas distingue l’« eugénisme négatif » et l’« eugénisme d’amélioration ». À travers le diagnostic prénatal, le premier évite de faire naître un enfant atteint d’une maladie héréditaire. Le second conduit des parents à s’assurer que leurs enfants seront conformes à l’idée qu’ils se font d’une meilleure humanité. Dans un cas, on prévient une forme de malheur. Dans l’autre, on entend garantir une forme de bonheur.

Pourquoi exclure le passage graduel à l’eugénisme d’amélioration ? N’est-ce pas, comme le laisse penser Peter Sloterdijk, un objectif pour l’espèce que de parvenir, par sélections successives, à se rendre de moins en moins bestiale ? Une conviction éthique guide ici Jürgen Habermas : l’homme est l’être qui décide de ce qu’il sera. La vie de chacun doit donc dépendre au même degré des hasards génétiques. Condition indispensable pour que se déploie une vie autonome. Condition que nient le clonage et tout eugénisme portant atteinte à l’égalité devant la loterie naturelle. Cette conclusion peut apparaître s’imposer dans une culture qui valorise l’autonomie. Rien n’assure que toutes les cultures partagent cette conviction éthique. Rien ne garantit non plus que, n’abordant pas avec les mêmes valeurs les questions soulevées par les biotechnologies, elles feront à leur propos toujours les mêmes choix.

Ludivine Thiaw-Po-Une, « Le retour des surhommes », Philosophie Magazine (2006).

Il suffit de comprendre que les prochains intervalles temporels longs seront pour l’humanité des périodes de décision sur la politique de l’espèce. On y verra si l’humanité, ou ses fractions culturelles centrales, parviennent au moins à remettre en marche des procédés efficients d’autoapprivoisement. Dans la culture contemporaine aussi s’accomplit le combat titanesque entre les impulsions qui apprivoisent et celles qui bestialisent, et leurs médias respectifs. De plus grands succès dans l’apprivoisement seraient déjà des succès face à un processus de civilisation au sein duquel déferle […] une vague de désinhibition sans précédent. Mais l’évolution à long terme mènera-t-elle à une réforme génétique des propriétés de l’espèce – une anthropotechnologie future atteindra-t-elle le stade d’une planification explicite des caractéristiques ? L’humanité pourra-t-elle accomplir, dans toute son espèce, un passage du fatalisme des naissances à la naissance optionnelle et à la sélection prénatale ?

Peter Sloterdijk (né en 1947), Règles pour le parc humain.

 

Un eugénisme libéral ne toucherait pas seulement la capacité à être soi-même sans entraves. Une telle pratique engendrerait en même temps une relation interpersonnelle pour laquelle il n’existe aucun précédent. La décision irréversible prise par une personne d’organiser le génome d’une autre personne selon ses désirs fait naître un type de relation entre ces deux personnes, qui remet en question une présupposition, qui jusqu’ici allait de soi, nécessaire à la compréhension morale que peuvent avoir d’elles-mêmes les personnes qui agissent et jugent de manière autonome. Une compréhension universaliste du droit et de la morale part de l’idée qu’aucun obstacle de principe ne s’oppose à un ordre égalitaire des relations interpersonnelles. […] Personne ne doit dépendre de quelqu’un d’autre de manière irréversible. Or la programmation génétique fait naître une relation à plus d’un égard asymétrique – un paternalisme d’un genre spécifique.

Jürgen Habermas (né en 1929), L’Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?

 

This entry was posted in Bibliotheque philosophique, La science pense-t-elle?. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s