Science moderne et science traditionnelle

Pour comprendre la transformation radicale qu’a induite la science moderne dans notre manière de concevoir l’ordre naturel, il convient de revenir, ne serait-ce que brièvement, sur ce que sont les sciences cosmologiques traditionnelles et en quoi elles s’enracinent dans une civilisation religieuse donnée. Le développement de la science moderne a non seulement totalement éclipsé l’idée traditionnelle d’un ordre de la nature mais aussi détruit les sciences traditionnelles elles-mêmes, les reléguant dans les marges de l’intellectualité, au rang infamant des superstitions ou des pseudosciences occultes que l’on voit se développer aussi bien sur le continent qu’en Angleterre à partir du 17ème siècle. Les sciences traditionnelles ne sont pourtant pas des sciences occultes au sens vulgaire du terme. Ce sont des sciences de la nature, enracinées dans certains principes métaphysiques qui diffèrent radicalement des présupposés philosophiques de la science moderne. (…) Il y a beaucoup de sciences traditionnelles (Egyptiennes, Chinoises, Indiennes, Grecques, Islamiques etc…) et ce au sein même d’une seule tradition. (…) Certaines ont reçu le nom de « science sacrée », par opposition aux sciences profanes qui ont plus ou moins coupé tout lien avec le Sacré.

Seyyed Hossein Nasr (né en 1933), Religion and the Order or Nature.

 

La question est profonde et les habitudes, bien ancrées car l’ancienne catégorisation des sciences – qui nous est parvenue du Moyen Âge – et qui reste effective dans les départements des «  sciences islamiques  » des universités du monde entier – révèle la nature du problème, la complexité des paradoxes. On a appelé «  sciences islamiques  » tous les champs qui avaient pour fonction l’étude des sources scripturaires et, dans l’ordre de la référence au religieux et à l’éthique, il a toujours été clair – et explicitement admis – que les savants des Textes étaient seuls et prioritairement les «  gardiens  » des sciences essentielles et de la fidélité. Les autres sciences, celles non qualifiées d’«   islamiques  », étaient considérées comme secondaires dans l’ordre de la fidélité et donc, par voie de conséquence, dans la hiérarchisation du savoir utile (‘ ilm nâfi’) aux croyants. Cette catégorisation est problématique car nous avons vu qu’il est impossible d’être fidèle à l’éthique islamique appliquée à l’ensemble des sciences sans une maîtrise conséquente de ces dernières. La distinction entre les «  sciences islamiques   » et les autres sciences est non seulement inopérante, mais aussi contre-productive et à terme, dangereuse. Sauf à vouloir simplement catégoriser les sciences en fonction de leur objet (les «  sciences islamiques  » seraient donc celles qui s’occupent des textes de référence «  islamiques  »), il apparaît problématique de qualifier ainsi, et de façon restrictive, des «  savoirs  »  : extraire, par induction, des règles d’interprétation et de compréhension d’un «  corps de textes  » n’est pas plus «  islamique   » ou «  sacré  » que d’identifier un principe de fonctionnement du «  corps humain  ». Il n’y a rien d’«   islamique en soi  » à l’étude rationnelle d’un texte ou d’un environnement humain sauf, encore une fois, si l’on a décidé a priori que certaines opérations de l’intelligence humaine étaient plus «  islamiques  », ou par essence plus «  importantes  », que d’autres. Les différentes «  sciences des Textes  », que l’on a qualifiées d’«   islamiques  » ou «  sacrées  » en les différenciant des «  autres  » sciences (du contexte au sens large), ont certes gagné en «  autorité religieuse  » ce qu’elles ont effectivement – et paradoxalement – perdu en termes d’efficience sur le réel. Elles se sont proprement éloignées de ce dernier et malgré les slogans sur le «  caractère holistique  » des «  sciences islamiques  » et du «  caractère global  » de l’application de l’éthique islamique, ce qui apparaît aujourd’hui révèle que les «  sciences islamiques ou sacrées  » – qui ont une position d’autorité (réelle ou symbolique) sur toutes les autres sciences – se sont, dans les faits, marginalisées et sont souvent à la traîne – et dans un rapport de suivisme – par rapport à tous les autres savoirs.

Tariq Ramadan (né en 1962), Islam et la réforme radicale.

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