Science classique et science nouvelle

L’image de la terre vue comme un organisme vivant et une mère nourricière servit de contrainte culturelle limitant les actions des êtres humains. On ne tue pas facilement une mère, on ne fouille pas dans ses entrailles à la recherche d’or, on ne mutile pas son corps… Aussi longtemps que la terre fut considérée comme vivante et sensible, on pouvait considérer que poser un acte susceptible de la détruire était une infraction grave à l’éthique humaine.

[…] Descartes lui-même partageait l’idée de Bacon que le but de la science était la domination et le contrôle de la nature, affirmant que la connaissance scientifique pouvait être utilisée pour “nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.” […] L’approche cartésienne remporta de grands succès, surtout en biologie, mais elle limita également les directions de la recherche scientifique. Le problème est que les scientifiques, encouragés par leurs succès, eurent tendance à croire que les organismes vivants n’étaient rien de plus que des machines. Le revers de la médaille de ce réductionnisme fallacieux est devenu particulièrement apparent en médecine où l’adhésion au modèle cartésien su corps humain/horloge a empêché les médecins de comprendre bon nombre de maladies importantes contemporaines.

[…] Dans son manuel consacré à la théorie quantique et publié en 1951, Bohm proposait quelques spéculations intéressantes quant aux analogies entre les processus quantiques et les processus de pensée, élargissant ainsi la célèbre formule énoncée par James Jeans, vingt ans plus tôt : “Aujourd’hui, on s’accorde assez généralement à reconnaître… que la connaissance nous mène vers une réalité non mécanique ; l’univers commence à ressembler plus à une grande pensée, qu’à une grande machine”.

Frijof Capra (né en 1939), Le Temps du Changement.

La nature de la demarche scientifique

La science moderne et sa finalité

Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles différent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées, sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature.

René Descartes (1596-1650), Discours de la Méthode (VI).

Vérification et réfutation

Les théories ont la priorité sur les observations aussi bien que sur les expérimentations, en ce sens que ces dernières n’ont de signification qu’en relation à des problèmes théoriques. Aussi nous est-il nécessaire de poser une question avant de pouvoir espérer que l’observation ou l’expérimentation puisse nous aider en quelque façon à fournir une réponse. Ou, pour exprimer cela dans les termes de la méthode des essais et erreurs, l’essai doit venir avant l’erreur; et (…) la théorie ou hypothèse, qui est toujours avancée à titre de tentative, fait partie de l’essai, tandis que l’observation ou l’expérimentation nous aident à éliminer les théories en montrant en quoi elles sont erronées. Je ne crois pas, en conséquence, à la «méthode de généralisation», c’est-à-dire à la conception selon laquelle la science commence par des observations, d’où elle ferait dériver ses théories par quelque processus de généralisation ou d’induction. […] Il est important de se rendre compte des conséquences de cette conception. Ce sont celles-ci: tous les tests peuvent être interprétés comme des tentatives d’élimination des théories fausses – des essais pour découvrir les points faibles d’une théorie, afin de la rejeter si elle est falsifiée. On estime parfois que cette conception est paradoxale; notre but, dit-on, est d’établir des théories, non pas d’éliminer celles qui sont fausses. Mais précisément parce que notre but est d’établir des théories du mieux que nous le pouvons, nous devons les tester aussi sévèrement que nous le pouvons; c’est-à-dire que nous devons essayer de les mettre en défaut, de les réfuter.

Karl Popper (1902-1994), Misère de l’Historicisme.

La notion d’obstacle épistémologique

Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique. [… L’idée de partir de zéro pour fonder et accroître son bien ne peut venir que dans des cultures de simple juxtaposition où un fait connu est immédiatement une richesse. Mais devant le mystère du réel, l’âme ne peut se faire, par décret, ingénue. Il est alors impossible de faire d’un seul coup table rase des connaissances usuelles. Face au réel, ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. Accéder à la science, c’est, spirituellement rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé.

Gaston Bachelard (1884-1962), La formation de l’esprit scientifique.

Rupture épistémologique et révolution scientifique

Quand, pour ces raisons ou d’autres du même ordre, une anomalie semble être plus qu’une énigme de la science normale, la transition vers la crise, le passage à la science extraordinaire ont commencé. […] Le passage d’un paradigme en état de crise à un nouveau paradigme d’où puisse naître une nouvelle tradition de science normale est loin d’être un processus cumulatif, réalisable à partir de variantes ou d’extensions de l’ancien paradigme. C’est plutôt une reconstruction de tout un secteur sur de nouveaux fondements, reconstruction qui change certaines des généralisations théoriques les plus élémentaires de ce secteur et aussi nombre des méthodes et applications paradigmatiques.

[ …] Pourquoi appeler révolution ce changement de paradigme? Etant donné les différences énormes et essentielles qui distinguent le développement politique du développement scientifique, quel parallélisme peut justifier qu’on utilise le même terme de révolution dans ces deux domaines? Un aspect de ce parallélisme est déjà clair. Les révolutions politiques commencent par le sentiment croissant, parfois restreint à une fraction de la communauté politique, que les institutions existantes ont cessé de répondre d’une manière adéquate aux problèmes posés par un environnement qu’elles ont contribué à créer. De semblable manière, les révolutions scientifiques commencent avec le sentiment croissant, souvent restreint à une petite fraction de la communauté scientifique, qu’un paradigme a cessé de fonctionner de manière satisfaisante pour l’exploration d’un aspect de la nature sur lequel ce même paradigme a antérieurement dirigé les recherches. Dans le développement politique comme dans celui des sciences, le sentiment d’un fonctionnement défectueux, susceptible d’aboutir à une crise, est la condition indispensable des révolutions. En outre, et bien que ce soit forcer la portée de la métaphore, ce parallélisme vaut non seulement pour les changements majeurs de paradigme, tels ceux que l’on attribue à Copernic ou Lavoisier, mais aussi pour des changements beaucoup moins importants associés à l’assimilation d’un type de phénomène nouveau, comme l’oxygène ou les rayons X.

Thomas Kuhn (1922-1996), La structure des révolutions scientifiques.

La science pense-t-elle?

Le troisième majlis philosophique aura lieu le 15 mars de 11h à 13h à l’Institut Français.

Pour cette rencontre, nous nous tournerons vers le monde des sciences. La découverte de l’arme atomique et la crise écologique mondiale ont fait naitre le soupçon, entretenu par certains philosophes, que « la science ne pense pas ». La science serait uniquement affaire de calculs et d’emprise technologique sur la Nature. Elle ignorerait ainsi les grandes questions éthiques et métaphysiques.

Pour décider si la science pense ou ne pense pas, nous nous interrogerons d’abord sur la nature de la démarche scientifique à travers la lecture de certains grands philosophes des sciences des 20ème et 21ème siècles (Gaston Bachelard, Karl Popper, Thomas Kuhn, Edgar Morin ou encore Bernard d’Espagnat).

La réflexivité avérée de la science n’est néanmoins peut-être pas suffisante pour lever le soupçon qui pèse sur elle. Pour beaucoup, la science menace la conception de l’homme véhiculée non seulement par les grandes religions mais aussi par la culture philosophique et humaniste. A l’heure du clonage et des neurosciences, est-il encore possible (ou même souhaitable) de réconcilier humanisme et progrès scientifique ?

Pour préparer cette rencontre, je vous invite à faire quelques lectures et à regarder un débat.