Vivekananda et l’ethique du Tat Tvam Asi

Il y a des moments où tout homme ressent qu’il est un avec l’univers et il se précipite pour l’exprimer qu’il le sache ou non. Cette expression d’unité est ce que nous appelons amour ou sympathie, et elle est la base de notre morale et de notre moralité. Cela est résumé dans la philosophie du Vedanta par l’aphorisme célèbre : Tat tvam asi, « Tu es Cela. »

Ceci est enseigné à chaque homme : tu es un avec cet Etre Universel, et en tant que telle, chaque âme qui existe est votre âme ; et tout corps qui existe est votre corps ; et en blessant quelqu’un, vous vous blessez vous-même, et en aimant quelqu’un vous vous aimez vous-même. Dès lors que le courant de haine est lancé en dehors de vous, qui que ce soit d’autre qu’il blesse, il vous blesse aussi, et si l’amour sort de vous, il est obligé de revenir à vous. Car je suis l’univers ; cet univers est mon corps. Je suis l’Infini, seulement je n’en suis pas conscient maintenant, mais je m’efforce pour obtenir cette conscience de l’Infini, et la perfection serait atteinte lorsque la pleine conscience de cet Infini viendra.

Swami Vivekananda (1863-1902), Conférences et autres écrits.

Un autre au-dela du bien et du mal

Le Mal, “en soi”, n’est pas réellement un problème, traité en tant que tel, dans l’enseignement du Bouddha. Tout d’abord parce que le “Bien”, dans le bouddhisme, n’a pas la valeur absolue qu’on lui attribue dans les religions monothéistes. On n’évoque en effet aucune Création divine, parangon du Bien, au sein de laquelle le Mal pourrait être compris comme une opposition radicale et scandaleuse à un tel projet divin. D’autre part, la distinction établie par le bouddhisme entre deux Réalités (relative et absolue ou, mieux, conditionnée et inconditionnée) nous obligera à considérer deux types de “bien” et, du même coup, deux types de “mal”. S’il existe un “Bien suprême” dans le bouddhisme, il s’agit en effet de l’extinction (nirvâna) de la souffrance (dukkha) ; souffrance caractéristique de l’état conditionné (qui n’est autre que le samsâra, le cycle incessant des naissances et des morts), état conditionné lui-même entretenu par l’Illusion, qui devient du même coup le “Mal suprême”.

(…) Selon l’optique bouddhique, il n’y a là aucune création du Mahâ-Brahma mais le seul cycle des naissances et des morts. (…) Dans cette optique, le bien et le mal ne relèveront du monde que parce qu’ils seront liés à l’idée de Soi. Ils ne sont pas une donnée fondamentale du monde “tel qu’il est” en réalité, mais de “notre” monde en tant que création mentale. (…) Comme toute autre dualité : ils n’existent que dans le cadre strict du samsâra, du relatif, du conditionné, de l’illusion… mais non pas du point de vue de l’absolu. Bien et mal, comme tout autre concept, tout autre construction “singularisée”, ne sont que des concepts vides en réalité absolue !

 

“L’homme dont l’esprit est stable, non troublé par le désir,

qui est au-delà du bien (puñña) et du mal (pâpa),

Celui-là est un être éveillé qui ignore la crainte.” (Dhammapada, stance 39)

 

Dominique Trotignon, Le Bouddhisme : au-delà du bien et du mal (2010).

Perspectivisme et volonte de puissance

Il y a une morale de maîtres et une morale d’esclave. (…) Dans le premier cas, lorsque ce sont les dominants qui déterminent le concept « bon », les états d’âmes sublimes et altiers sont considérés comme ce qui distingue et détermine le rang. L’homme noble se sépare des êtres en qui s’exprime le contraire de ces états sublimes et altiers ; il méprise ces êtres. Il faut remarquer de suite que, dans cette première espèce de morale, l’antithèse « bon » et « mauvais » équivaut à celle de « noble » et « méprisable ». (…) L’homme noble possède le sentiment intime qu’il a le droit de déterminer la valeur, il n’a pas besoin de ratification. Il décide que ce qui lui est dommageable est dommageable en soi, il sait que si les choses sont mises en honneur, c’est lui qui leur prête cet honneur, il est créateur de valeurs.

(…) Il en est différemment de l’autre morale, de la morale des esclaves. (…) Ici nous voyons rendre honneur à la compassion, à la main complaisante et secourable, vénérer le cœur chaud, la patience, l’application, l’humilité, l’amabilité, car ce sont là les qualités les plus utiles, ce sont presque les seuls moyens pour alléger le poids de l’existence. La morale des esclaves est essentiellement une morale utilitaire. Nous voici au véritable foyer d’origine de la fameuse antithèse « bien » et « mal ».

Friedrich Nietzsche, Par delà le bien et le mal, Prélude d’une philosophie de l’avenir (1886).

Le banalite du mal selon Arendt

Pour beaucoup d’historiens, le procès d’Eichmann marque l’émergence sur la scène publique de la parole des victimes. L’originalité d’Arendt est d’avoir, au contraire, focalisé son attention sur la personnalité de l’accusé, d’avoir cherché à le comprendre, ce qui diffère évidemment du fait de sympathiser ou d’excuser.

Qui est donc Eichmann ? Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, il n’est ni un monstre, ni un imbécile, ni un fanatique. S’il entre au parti nazi, c’est moins par conviction que par ambition, désir de faire carrière et besoin de trouver le soutien d’un groupe. Et Arendt reconnaît que le procès lui révèle qu’elle a surestimé, au début de son œuvre, l’importance de l’idéologie dans l’adhésion aux mouvements totalitaires.

Un seul trait est, en somme, dominant en Eichmann : son absence de personnalité, son extraordinaire superficialité, ce qu’Arendt appelle son « incapacité à penser ». Ce que dit Eichmann est sans cohérence ni consistance: il se contredit de façon grotesque d’une minute sur l’autre sans s’en apercevoir. L’exemple le plus typique de cette tragique inconsistance réside dans les paroles qu’il prononce au soir de son exécution. Après avoir affirmé qu’il ne croyait pas à un au-delà, il conclut : «Dans peu de temps, messieurs, nous nous reverrons. C’est le destin de tous les hommes. Vive l’Allemagne, vive l’Argentine, vive l’Autriche ! » Ce qu’Arendt commente ainsi :

« Devant la mort, il avait trouvé les phrases toutes faites que l’on dispense dans les oraisons funèbres. Sur l’échafaud, sa mémoire lui joua un dernier tour : « euphorique », il avait oublié qu’il assistait à sa propre mort. Comme si, en ces dernières minutes, il résumait la leçon que nous a apprise cette longue étude sur la méchanceté humaine : l’effrayante, l’indicible, l’impensable banalité du mal ». (Eichmann à Jérusalem, p.277)

Catherine Vallée, Hannah Arendt : Socrate et la question du totalitarisme (1999).

Le mal radical selon Kant

L’hypothèse de la banalité du mal s’inscrit dans le fil d’une notion développée par Kant, celle du mal radical. Si le philosophe allemand n’a pas inventé l’expression de « mal radical » – on la trouve avant lui chez Alexander Gottfried Baumgarten (1714-1762) –, il en a fait un authentique concept dans son ouvrage La Religion dans les limites de la simple raison (1793). Kant part de la définition de l’homme comme être de raison, qui possède en lui la loi morale. Absolue, celle-ci se formule dans l’impératif catégorique : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme principe d’une législation universelle » (Critique de la raison pratique). Pour accomplir mon devoir, il faut que mon action soit désintéressée, qu’elle puisse se faire au nom de l’humanité tout entière. Or il arrive que l’homme subordonne la loi morale à des considérations d’ordre privé, dictées par l’égoïsme immédiat. C’est là une inversion des priorités, une « occasionnelle déviance » qui est à la base de ce que Kant appelle, précisément, le mal radical.

Évitons donc un contresens : le mal radical n’est pas un mal extrême, horrible ; l’adjectif doit se comprendre dans son sens végétal : la conduite de l’homme est corrompue à la racine, puisque l’universel n’est pas reconnu et suivi sans condition, mais peut à tout moment s’effacer devant les préoccupations particulières. Le mal radical survient « par cela seul que [l’homme] renverse l’ordre éthique des motifs », ce qui constitue une « souillure », une « perversion du cœur » (La Religion dans les limites de la simple raison). Ces expressions très fortes de Kant marquent l’ampleur dramatique du problème : pour lui, le respect de la loi morale est la condition sine qua non de la liberté authentique ; si nous ne lui obéissons pas de nous-mêmes – c’est le concept kantien d’« autonomie » : se donner à soi-même la loi morale –, nous nous éloignons radicalement de notre condition d’être rationnel. Or c’est ce qui se produit dans le mal, qui résulte d’un usage dévoyé du libre arbitre – dont la responsabilité nous incombe. Cela étant, Kant ne se prononce pas sur l’origine du mal, laquelle demeure inconnaissable, insondable. L’être humain n’est ni un animal innocent ni un démon, soutient le philosophe. Ce refus de nous diaboliser montre qu’en définitive, le mal radical est hélas tout à fait… banal.

Martin Duru, « Le Mal Radical selon Kant », Philosophie Magazine, numéro 69 (2013).

 

La reponse de Schopenhauer a la theologie

Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des systèmes métaphysiques qui expliquent le mal comme quelque chose de négatif ; lui seul au contraire est positif, puisqu’il se fait sentir… Tout bien, tout bonheur, toute satisfaction sont négatifs, car ils ne font que supprimer un désir et terminer une peine.

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation (1844).

Histoire et dialectique

La seule idée qu’apporte la philosophie est la simple idée de la Raison — l’idée que la Raison gouverne le monde et que, par conséquent, l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée rationnellement. […]. Le mal dans l’univers, y compris le mal moral, doit être compris et l’esprit pensant doit se réconcilier avec le négatif. C’est dans l’histoire universelle que le Mal s’étale massivement devant nos yeux, et en fait, nulle part ailleurs l’exigence d’une telle connaissance conciliatrice n’est ressentie aussi impérieusement que dans l’histoire. Cette conciliation ne peut être atteinte que par la connaissance de l’affirmatif dans laquelle le négatif se réduit à quelque chose de subordonné et de dépassé et s’évanouit. C’est la prise de conscience, d’une part, du véritable but ultime du monde, d’autre part, de la réalisation de ce but dans le monde : devant cette ultime finalité et sa réalisation dans le monde, le mal ne peut plus subsister et perd toute validité propre.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La Raison dans l’histoire, 2e ébauche (1830).