Le banalite du mal selon Arendt

Pour beaucoup d’historiens, le procès d’Eichmann marque l’émergence sur la scène publique de la parole des victimes. L’originalité d’Arendt est d’avoir, au contraire, focalisé son attention sur la personnalité de l’accusé, d’avoir cherché à le comprendre, ce qui diffère évidemment du fait de sympathiser ou d’excuser.

Qui est donc Eichmann ? Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, il n’est ni un monstre, ni un imbécile, ni un fanatique. S’il entre au parti nazi, c’est moins par conviction que par ambition, désir de faire carrière et besoin de trouver le soutien d’un groupe. Et Arendt reconnaît que le procès lui révèle qu’elle a surestimé, au début de son œuvre, l’importance de l’idéologie dans l’adhésion aux mouvements totalitaires.

Un seul trait est, en somme, dominant en Eichmann : son absence de personnalité, son extraordinaire superficialité, ce qu’Arendt appelle son « incapacité à penser ». Ce que dit Eichmann est sans cohérence ni consistance: il se contredit de façon grotesque d’une minute sur l’autre sans s’en apercevoir. L’exemple le plus typique de cette tragique inconsistance réside dans les paroles qu’il prononce au soir de son exécution. Après avoir affirmé qu’il ne croyait pas à un au-delà, il conclut : «Dans peu de temps, messieurs, nous nous reverrons. C’est le destin de tous les hommes. Vive l’Allemagne, vive l’Argentine, vive l’Autriche ! » Ce qu’Arendt commente ainsi :

« Devant la mort, il avait trouvé les phrases toutes faites que l’on dispense dans les oraisons funèbres. Sur l’échafaud, sa mémoire lui joua un dernier tour : « euphorique », il avait oublié qu’il assistait à sa propre mort. Comme si, en ces dernières minutes, il résumait la leçon que nous a apprise cette longue étude sur la méchanceté humaine : l’effrayante, l’indicible, l’impensable banalité du mal ». (Eichmann à Jérusalem, p.277)

Catherine Vallée, Hannah Arendt : Socrate et la question du totalitarisme (1999).

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