Le mal radical et la banalite du mal

La proposition : l’homme est mauvais, ne peut vouloir dire autre chose d’après ce qui précède que : il a conscience de la loi morale et il a cependant admis dans sa maxime de s’en écarter (à l’occasion) […] Pour donner un fondement du mal moral dans l’homme, la sensibilité contient trop peu; car, en ôtant les motifs qui peuvent naître de la liberté, elle rend l’homme purement animal; mais en revanche une raison qui libère de la loi morale, maligne en quelque sorte (une volonté absolument mauvaise) contient trop au contraire, parce que par là l’opposition à la loi serait même élevée au rang de motif (car sans un motif l’arbitre ne peut être déterminé) et le sujet deviendrait ainsi un être diabolique. Aucun de ces deux cas ne s’applique à l’homme. […] Par conséquent, la différence entre l’homme bon et l’homme mauvais doit nécessairement se trouver non dans la différence des motifs qu’ils admettent dans les maximes (non dans la matière de celles-ci) mais dans leur subordination (leur forme). Toute la question est de savoir duquel de ces deux motifs l’homme fait la condition de l’autre? Par suite, l’homme (même le meilleur), ne devient mauvais que s’il renverse l’ordre moral des motifs lorsqu’il les accueille dans ses maximes; à dire vrai, il accueille dans celles-ci la loi morale ainsi que la loi de l’amour de soi; toutefois, s’apercevant que l’une ne peut subsister à côté de l’autre, mais doit être subordonnée à l’autre, comme à sa condition supérieure, il fait des mobiles de l’amour de soi et de ses inclinations la condition de l’obéissance à la loi morale, alors que c’est bien plutôt cette dernière qui devrait être accueillie comme condition suprême de la satisfaction des autres dans la maxime générale du libre arbitre, en qualité de motif unique ».

Emmanuel Kant, La Religion dans les limites de la simple raison (1793).

 

Dans mon rapport [sur le procès d’ Eichmann], je parle de la banalité du mal. Cette expression ne recouvre ni thèse ni doctrine, bien que j’aie confusément senti qu’elle prenait à rebours la pensée traditionnelle – littéraire, théologique, philosophique – sur le phénomène du mal. Le mal, on l’apprend aux enfants, relève du démon ; il s’incarne en Satan… Les méchants, à ce qu’on dit, sont mus par l’envie, guidés par la faiblesse, la haine ou la convoitise. Cependant, ce qui me frappait chez le coupable, c’était un manque de profondeur tel qu’on ne pouvait pas faire remonter le mal incontestable qui organisait ses actes jusqu’au niveau plus profond des racines et des motifs. Les actes étaient monstrueux, mais le responsable était tout à fait ordinaire. Il n’y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes, et la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite était de nature entièrement négative : ce n’était pas de la stupidité, mais un manque de pensée. C’est cette absence de pensée qui éveilla mon intérêt. Le problème du bien et du mal, la faculté de distinguer ce qui est bien et ce qui est mal seraient-ils en rapport avec notre faculté de penser ? L’activité de penser en elle-même, l’habitude d’examiner tout ce qui vient à se produire ou attire l’attention, sans préjuger du contenu spécifique ou des conséquences, cette activité fait-elle partie des conditions qui poussent l’homme à éviter le mal, et même le conditionnent négativement à son égard ?

Hannah Arendt, La Vie de l’Esprit (1978, posthume).

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