Le mal radical selon Kant

L’hypothèse de la banalité du mal s’inscrit dans le fil d’une notion développée par Kant, celle du mal radical. Si le philosophe allemand n’a pas inventé l’expression de « mal radical » – on la trouve avant lui chez Alexander Gottfried Baumgarten (1714-1762) –, il en a fait un authentique concept dans son ouvrage La Religion dans les limites de la simple raison (1793). Kant part de la définition de l’homme comme être de raison, qui possède en lui la loi morale. Absolue, celle-ci se formule dans l’impératif catégorique : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme principe d’une législation universelle » (Critique de la raison pratique). Pour accomplir mon devoir, il faut que mon action soit désintéressée, qu’elle puisse se faire au nom de l’humanité tout entière. Or il arrive que l’homme subordonne la loi morale à des considérations d’ordre privé, dictées par l’égoïsme immédiat. C’est là une inversion des priorités, une « occasionnelle déviance » qui est à la base de ce que Kant appelle, précisément, le mal radical.

Évitons donc un contresens : le mal radical n’est pas un mal extrême, horrible ; l’adjectif doit se comprendre dans son sens végétal : la conduite de l’homme est corrompue à la racine, puisque l’universel n’est pas reconnu et suivi sans condition, mais peut à tout moment s’effacer devant les préoccupations particulières. Le mal radical survient « par cela seul que [l’homme] renverse l’ordre éthique des motifs », ce qui constitue une « souillure », une « perversion du cœur » (La Religion dans les limites de la simple raison). Ces expressions très fortes de Kant marquent l’ampleur dramatique du problème : pour lui, le respect de la loi morale est la condition sine qua non de la liberté authentique ; si nous ne lui obéissons pas de nous-mêmes – c’est le concept kantien d’« autonomie » : se donner à soi-même la loi morale –, nous nous éloignons radicalement de notre condition d’être rationnel. Or c’est ce qui se produit dans le mal, qui résulte d’un usage dévoyé du libre arbitre – dont la responsabilité nous incombe. Cela étant, Kant ne se prononce pas sur l’origine du mal, laquelle demeure inconnaissable, insondable. L’être humain n’est ni un animal innocent ni un démon, soutient le philosophe. Ce refus de nous diaboliser montre qu’en définitive, le mal radical est hélas tout à fait… banal.

Martin Duru, « Le Mal Radical selon Kant », Philosophie Magazine, numéro 69 (2013).

 

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