Le mal est un pur neant.

Le bien est l’existence en soi et le mal est le néant en soi ; là où se trouve le mal se trouve le néant, la déficience et la lacune. Le mal est soit un mal en soi soit une existence nécessitant une forme de néant, dans le sens où il est un bien si on le considère en soi, en tant qu’existence, et un mal si on le considère comme nécessitant le néant. Il est donc mal en tant qu’il nécessite le néant et pas autrement. (…) L’existence et le néant ressemblent au soleil et l’ombre. Si nous mettons un individu devant le rayon du soleil, nous verrons de l’obscurité sur un espace défini, celui qui ne reçoit pas le rayon du soleil, c’est ce que nous appelons « ombre ». Mais qu’est-ce que l’ombre ? C’est l’obscurité, et celle-ci ne signifie rien d’autre que l’absence de lumière. Si nous disons que la lumière provient du soleil, qui est la source de l’éclairage du monde, la question de savoir d’où provient l’ombre et qu’elle est la source de l’obscurité n’aura pas de sens. Car l’ombre et l’obscurité ne viennent de nulle part, elles n’ont ni principe, ni origine indépendante. C’est la signification de la parole des théosophes et des philosophes selon laquelle les maux adviennent par accident et par incidence, et non par essence. Morteza Motahhari (1919-1979), La justice divine.

Le mal et la corruption de la volonte

La loi, nous le savons est spirituelle ; mais moi je suis charnel, vendu au péché. Je ne comprends pas ce que je fais ; je ne fais pas ce que je veux, je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais par-là que la loi est bonne. Mais en ce cas, ce n’est plus moi qui agis, c’est le péché qui habite en moi. Ce qui est bon, je le sais bien n’habite pas en moi, je veux dire dans ma chair. J’ai bien la volonté mais pas le pouvoir d’accomplir le bien. Ce que je voudrais, je ne le fais pas, et je commets le mal que je ne veux pas. Si donc je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui agis, c’est le péché qui habite en moi. Je trouve donc en moi cette loi : quand je veux faire le bien, le mal est à mes côtés. L’homme intérieur en moi se complaît dans la loi divine ; mais dans mes membres, je vois une autre loi lutter contre la loi de ma raison, et me rendre captif de la loi du péché qui réside dans mes membres.

Paul (1er siècle après JC), Epître aux Romains 7, 13 à 23.

 

On ne viendrait pas à commettre un acte mauvais si une volonté mauvaise n’avait pris les devants. Or quel a pu être le commencement de la volonté mauvaise, sinon l’orgueil ? Car «l’orgueil est le commencement de tout péché» (l’Ecclésiastique, 10, 13). Et qu’est-ce donc que l’orgueil sinon l’appétit pour une grandeur perverse? Car c’est bien une grandeur perverse que d’abandonner le principe auquel l’âme doit s’attacher pour se faire en quelque sorte son propre principe. Et cela se produit lorsqu’on se complaît trop en soi-même. Se complaire en soi-même, c’est se détacher du bien supérieur immuable en lequel on devrait se complaire plus qu’en soi-même. Or ce détachement est spontané, car si la volonté était restée stable dans l’amour du bien supérieur et immuable, qui illumine pour faire voir et embrase pour faire aimer, elle ne s’en serait pas détournée pour se complaire en elle-même et tomber dans les ténèbres et la froidure. La femme n’aurait pas ajouté foi aux paroles du serpent, l’homme n’aurait pas préféré la volonté de la femme à la recommandation de Dieu; il n’aurait pas pensé qu’il était excusable en transgressant le commandement pour conserver sa fidélité à la compagne de sa vie même dans la communion du péché. Ils n’auraient pas commis l’œuvre mauvaise, c’est-à-dire la transgression de manger la nourriture interdite, s’ils n’avaient pas déjà été mauvais. Car ce fruit mauvais ne pouvait être produit que par un arbre mauvais. Or, ce qui a rendu l’arbre mauvais, c’est un acte contraire à la nature. Mais le vice ne pouvait dépraver qu’une nature créée à partir du néant. Etre une nature lui vient d’avoir été créée par Dieu ; déchoir de son être lui vient de ce qu’elle a été créée à partir du néant. La déchéance de l’homme ne l’a pas complètement détruit, mais, en se tournant vers lui-même, il avait moins d’être que lorsqu’il était attaché à celui qui est souverainement. C’est pourquoi abandonner Dieu pour être en soi-même, c’est-à-dire se complaire en soi-même, ce n’est pas encore être le néant, mais s’approcher du néant.

St Augustin, Cité de Dieu, XIV, 13 (426 après JC).

Peut-on vouloir le mal ?

SOCRATE. – Qu’appelles-tu désirer une chose ? Est-ce désirer qu’elle vous arrive ?

MENON. – Oui, qu’elle vous arrive. Ce ne peut être autre chose.

SOCRATE. – En pensant que les choses mauvaises sont avantageuses à celui à qui elles échoient, ou en sachant que ces choses mauvaises nuisent à celui à qui elles arrivent?

MÉNON. – Il y a des gens qui croient les choses mauvaises avantageuses, il y en a aussi qui savent qu’elles sont nuisibles.

SOCRATE. – Te paraît-il aussi que ce soit connaître les choses mauvaises comme mauvaises que de les croire avantageuses.

MÉNON. – Pour cela, je ne le crois pas du tout.

SOCRATE. – Il est donc évident que ceux-là ne désirent pas le mal, qui l’ignorent, mais qu’ils désirent des choses qu’ils croyaient bonnes et qui sont mauvaises, de sorte que ceux qui ignorent qu’une chose est mauvaise et qui la croient bonne désirent manifestement le bien, n’est-ce pas ?

MÉNON. – De ceux-là, on peut le croire.

SOCRATE. – Mais quoi ! ceux qui désirent le mal, à ce que tu prétends, et sont persuadés que le mal nuit à celui dans lequel il se trouve, connaissent certainement qu’il leur nuira?

MÉNON. – Nécessairement.

SOCRATE. – Mais ces gens-là ne pensent-ils pas que ceux à qui l’on nuit sont malheureux en proportion du tort qu’ils ont à souffrir?

MÉNON. – Nécessairement encore.

SOCRATE. – Et que les malheureux ont une existence misérable ?

MÉNON. – Je le crois.

SOCRATE. – Or, y a-t-il un homme au monde qui veuille être malheureux et mener une existence misérable ?

MÉNON. – Je ne le pense pas, Socrate.

SOCRATE. – Par conséquent, Ménon, personne ne désire les choses mauvaises, s’il ne veut pas être malheureux. Car être malheureux, qu’est-ce autre chose que de souhaiter le mal et le posséder ?

MENON. – Il y a des chances que tu aies raison, Socrate, et que personne ne veuille le mal ».

Platon (428 av. JC – 348 av. JC), Ménon. 77d.78a.

 

[Nul homme] est fait de telle sorte qu’il est incapable de toute application [mais] en menant une existence relâchée, les hommes sont personnellement responsables d’être devenus eux-mêmes relâchés, ou d’être devenus injustes ou intempérants, dans le premier cas en agissant avec perfidie et dans le second en passant leur vie à boire ou à commettre des excès analogues ; en effet c’est par l’exercice des actions particulières qu’ils acquièrent un caractère du même genre qu’elles.

Aristote (384 av. JC- 322 av. JC), Ethique à Nicomaque, LIII, §VII, 1113b-1114a.

Le mal est-il toujours diabolique ?

Le quatrième majlis philosophique aura lieu le 19 avril 2014 de 11h à 13h à l’Institut Français du Qatar.

Le mal, qu’il soit physique ou moral, se présente toujours comme un scandale radicalement inintelligible, d’où la tentation de lui assigner une origine diabolique. La pensée contemporaine a plutôt tendance au contraire à insister sur la banalité du mal et sur la responsabilité de l’homme ordinaire. Si l’histoire est parsemée de « monuments d’abomination », n’est-ce pas parce que « Lucifer est en nous » ?

Y aurait-il donc une inclination naturelle de l’homme au mal ? Ou au contraire, un homme est-il toujours mauvais par ignorance ou par la faute de la société qui l’entoure ? Qu’est-ce que le mal radical ? Peut-on être au-delà du bien et mal sans être immoral ? Voici quelques-unes des questions que nous aborderons dans ce quatrième majlis philosophique dans lequel nous mettrons l’approche occidentale de la question du mal en perspective avec celle que nous propose la philosophie indienne.