Revolution et imaginaire utopique

L’utopie a mauvaise presse. On reproche aux inventeurs de mondes parfaits d’être irréalistes, voire de faire le lit du totalitarisme. Pourtant, la littérature utopique, c’est d’abord de la liberté et de l’audace.

En 1995, François Furet concluait ainsi son essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Le Passé d’une illusion : « L’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser. D’ailleurs, personne n’avance sur le sujet, dans le monde d’aujourd’hui, même l’esquisse d’un concept neuf. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. » Pour l’historien, l’effondrement du Léviathan totalitaire n’a pas seulement emporté l’idée communiste sous laquelle il s’était dissimulé. Il a discrédité le projet de concevoir un autre monde, même sous sa forme utopique. Fini le temps des « maîtres rêveurs » ? Dix ans après le constat désabusé de François Furet, ne faut-il pas plutôt prendre l’utopie pour ce qu’elle est ? Un exercice stimulant, drôle et désespéré, une critique de ce qui est, au profit de ce qui pourrait être, un genre littéraire à redécouvrir.

L’utopie, c’est d’abord la création d’un homme : Thomas More. En 1516, cet avocat des marchands de Londres invente le mot utopia, « lieu de nulle part ». Ce néologisme sert de titre à son livre, L’Utopie, un récit de voyage imaginaire. Raphaël Hythlodée a passé cinq ans en Utopie, il expose en détail à l’auteur l’organisation sociale de cette île bienheureuse. Pour un lecteur d’aujourd’hui, la cité idéale imaginée par More préfigure le communisme : elle est marquée par l’abolition de la propriété privée, le mépris de l’or, la disparition de l’oisiveté et de l’envie. L’individu n’y possède rien et travaille pour enrichir la collectivité. L’absence de toute concurrence assure la paix sociale. Replacé dans son contexte, au regard des conditions de vie des Utopiens, le communautarisme de Thomas More semble surtout inspiré par les règles de vie qui avaient cours dans les monastères. Cette œuvre, à mi-chemin entre philosophie et fiction, inaugure un nouveau genre philosophique : le rêve collectif.

Avant Thomas More, il y avait déjà eu des projets de cités imaginaires que l’on a désignés comme utopiques, mais c’est à la Renaissance qu’est née cette littérature, parce que l’utopie apparaît toujours dans les périodes de transition et de réforme. L’utopiste est souvent un impatient, un révolté, voire un libérateur. Le dominicain Tommaso Campanella (1568-1639) se prenait pour un élu de Dieu et voulait soulever le peuple contre la domination espagnole. Il est arrêté, torturé à de multiples reprises et emprisonné pendant vingt-sept ans. Dans la Cité du soleil ou Idée d’une république philosophique, inspiré de la République de Platon comme de L’Utopie de More, il s’attaque à l’ordre politique et religieux. Deux siècles plus tard, à une autre grande époque de bouleversements majeurs, les socialistes utopiques français les plus débridés puiseront dans cette œuvre. Dans sa Théorie des quatre mouvements, parue en 1808, Charles Fourier (1772-1837) s’en prend à l’ordre sexuel. Il réhabilite les plaisirs de la chair. Il propose de libérer les mœurs, d’instaurer une pratique libre et communautaire de la sexualité, afin d’unir les individus et d’obtenir l’harmonie. Ce projet s’accompagne d’un retour à la terre : les phalanstères sont des associations non closes et reproductibles à l’infini, fondées sur la copropriété et la cogestion. Une source d’inspiration pour les hippies dans les années 1960.

Thomas More ne croyait pas que les utopies étaient écrites pour être réalisées. Quant à ceux qui s’y sont essayés, ils ont rencontré plus souvent le ridicule que le succès. Les exemples sont légion : Platon tentant de transformer le tyran de Sicile en philosophe-roi, Campanella appelant les foules à se soulever et se retrouvant tout seul à monnayer une barque pour s’enfuir avec un batelier. Il y a aussi Etienne Cabet (1788-1856) qui écrit, en 1840, Voyage et aventures de Lord William Carisdall en Icarie, où il dépeint le socialisme idéal, un monde d’où seraient bannis l’inégalité des richesses et la concurrence, mais aussi les tribunaux et les prisons… Cabet est passé de la fiction à la réalité et a entraîné avec lui une centaine d’ouvriers, pour fonder une Icarie à Nauvoo dans l’Illinois, une localité perdue du Nouveau Monde. Le projet s’est conclu par une cuisante faillite.

Au XXe siècle, l’utopie cherche d’abord du concret : c’est l’époque où se construisent les grandes villes. La fibre urbanistique et architecturale de l’utopie trouve enfin son chantier. L’idée d’une cité parfaite resurgit avec l’utilisation de nouveaux matériaux de construction, comme le béton. L’un des plus célèbres urbanistes, Le Corbusier, présente, à l’exposition des Arts décoratifs de 1925, son plan pour le réaménagement de Paris : raser le Ier arrondissement pour implanter des bureaux, face à l’île Saint-Louis, dans dix-huit tours de 200 mètres de haut desservies par un réseau autoroutier. Son objectif était de rééquilibrer le dynamisme de Paris, en repeuplant le centre et en déplaçant l’activité commerciale vers les faubourgs. Heureusement, toutes les utopies ne se sont pas réalisées !

Mais alors ? A quoi peuvent-elles bien servir, ces cités idéales qui ne verront jamais le jour ? A nous faire rêver sans doute, mais aussi à nous faire penser. Ce que suggère Paul Ricœur, peu suspect de révolutionnarisme romantique : « L’effet que produit la lecture d’une utopie est la remise en question de ce qui existe au présent : elle fait que le monde actuel paraît étrange. Nous sommes ordinairement tentés d’affirmer que nous ne pouvons pas mener une autre vie que celle que nous menons actuellement. Mais l’utopie introduit un sens du doute qui fait voler l’évidence en éclats… L’ordre qui était tenu pour allant de soi apparaît soudain étrange et contingent. Telle est la valeur essentielle des utopies. A une époque où tout est bloqué par des systèmes qui ont échoué mais qui ne peuvent être vaincus… l’utopie est notre ressource. Elle peut être une échappatoire, mais elle est aussi l’arme de la critique. » L’utopie agit comme le doute cartésien ou comme l’étonnement qui préside à la naissance de la philosophie. Mais elle le fait dans un récit, grâce à l’imaginaire, sans toujours nous dire si elle veut ou non être réalisée. Elle nous apprend à penser en inventant, à revenir au réel après l’avoir un instant quitté, pour finalement mieux l’interroger.

Martin Legros et Alexandre la Croix, « Insolente utopie », Philosophie magasine (2006).

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