Utopie et ideologie

Un état d’esprit est utopique, quand il est en désaccord avec l’état de réalité dans lequel il se produit.

Ce désaccord est toujours apparent dans le fait qu’un tel état d’esprit dans l’expérience, la pensée et la pratique, est orienté vers des objets n’existant pas dans la situation réelle. Toutefois, nous ne devons pas considérer comme utopique tout état d’esprit qui se trouve en désaccord avec la situation immédiate et la dépasse, et qui, en ce sens, « s’écarte » de la réalité. Ces orientations qui dépassent la réalité, ne seront désignées par nous comme utopiques que lorsque, passant à l’action, elles tendent à ébranler, partiellement ou totalement, l’ordre de choses qui règne à ce moment.

En limitant le sens du terme utopie à ce type d’orientation qui dépasse la réalité et qui, en même temps brise les liens de l’ordre existant, nous établissons une distinction entre les états d’esprit utopiques et idéologiques. On peut s’orienter vers des objets qui sont étrangers à la réalité et qui dépassent l’existence réelle, et néanmoins demeurer encore agissant dans la réalisation et le maintien de l’état de choses existant. Au cours de l’histoire, l’homme s’est occupé plus fréquemment d’objets dépassant son plan d’existence que de ceux inhérents à cette existence, et, malgré cela, des formes concrètes et réelles de vie sociale ont été édifiées sur la base de tels états d’esprit « idéologiques » qui étaient en désaccord avec la réalité. Une telle orientation désaccordée ne devint utopique que lorsqu’en outre, elle tendait à rompre les liens de l’ordre existant. Par suite, les représentants d’un ordre donné n’adoptèrent pas, dans tous les cas, une attitude hostile envers des orientations dépassant l’ordre existant. Ils ont plutôt visé à « contrôler » ces idées et ces intérêts dépassant la situation qui n’étaient pas réalisables dans les limites de l’ordre actuel, et, ainsi, à les rendre socialement impuissants, de telle sorte que ces idées fussent limitées à un monde au-delà de l’histoire et de la société, où elles ne pourraient affecter le statu quo social.

Toutes les périodes de l’histoire ont contenu des idées dépassant l’ordre existant, mais celles-ci ne fonctionnaient pas comme utopies ; c’étaient plutôt les idéologies propres à ce plan d’existence, tant qu’elles étaient « organiquement » et harmonieusement intégrées dans la pensée caractéristique de la période (c’est-à-dire n’offraient pas de possibilités révolutionnaires). Tant que l’ordre médiéval organisé féodalement et cléricalement put situer son paradis en dehors de la société, dans quelque sphère d’un autre monde qui transcendait l’histoire et émoussait sa portée révolutionnaire, l’idée de paradis était encore un élément intégrant de la société médiévale. Ce n’est que lorsque certains groupes sociaux incarnèrent ces chimères dans leur conduite réelle et essayèrent de les réaliser, que ces idéologies devinrent utopiques.

Karl Mannheim, Idéologie et Utopie (1929).

This entry was posted in Bibliotheque philosophique, Qu'est-ce qu'une revolution reussie?. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s