La guerre des genres n’aura pas lieu.

Il semble désormais acquis que l’espace politico-médiatique est désormais occupé par les différents avatars de la « théorie des genres. » Mariage gay, lutte contre les discriminations dès la petite enfance etc… Une machine médiatique soigneusement rodée, mais paresseuse, s’indigne au nom du politiquement correct et du droit à la différence de la permanence de certains stéréotypes dans nos sociétés. A l’arrière-plan, une sorte de vulgate post-moderne a pris la relève de la vulgate freudo-marxisme et s’efforce finalement de déconstruire l’idée même d’une nature humaine rendue responsable de tous les maux et de toutes les formes d’aliénation. Il est de bon ton de défendre les droits de l’homme, mais sans jamais se poser la question de ce qu’est un homme (ou une femme). Ce que ces penseurs de la post-modernité semblent en peine de réaliser, c’est qu’il leur ait rigoureusement impossible de fonder la défense des droits des homosexuels ou des transsexuels sans en appeler aux valeurs d’un modèle libéral dont ils sont le produit mais contre lequel ils se dressent en permanence. Comment justifier en effet la lutte contre les discriminations, autrement que par une défense de la personne humaine, dont l’intellectuel post-moderne dans la mesure où il est conséquent avec lui-même ne peut que se moquer.

En face les porte-paroles des orthodoxies religieuses ou les simples conservateurs ne font guère plus preuve d’imagination ou de bon sens. Quand ils ne font pas preuve d’une véritable hystérie, ils ne ménagent guère leur audience en leur servant les pires platitudes sur l’idée de nature humaine ou sur les différences naturelles entre les hommes et les femmes. A force de lutter contre les apprentis sorciers de la postmodernité, ceux qui ont perdu à peu près toutes les batailles politiques et sociétales depuis le 19ème siècle, se transforment en véritables épouvantails, en simples caricatures des “valeurs” qu’ils veulent défendre.

L’auteur de ces lignes se définit comme un conservateur mais qui ne s’interdit pas d’être imaginatif et qui sur les questions de sociétés peine à partager les enthousiasmes ou les terreurs de uns et des autres. Il a du mal à comprendre en quoi l’homosexualité qui a toujours existé est soudainement devenue la grande menace pour la civilisation occidentale. Il ne peut non plus s’empêcher de penser que la volonté de lire les textes religieux à la manière d’un code de morale sexuelle reflète avant tout une prodigieuse perte de sens du Sacré chez leurs soi-disant défenseurs.

L’idée que je voudrais avancer dans ce billet est d’une toute autre nature. Moins qu’une idée, il s’agit d’une simple suggestion qui mériterait de longs développements. Le rapport entre sexualité et nature humaine n’a certes pas attendu les « lumières » de la post-modernité pour être abordé. Il existe même une longue tradition, tant au sein des monothéismes que de la pensée classique qui aborde la question de la nature humaine à partir du symbole de l’androgyne.

C’est ainsi qu’on peut lire dans le Banquet de Platon le texte suivant que je me permets de citer longuement :

Jadis notre nature n’était pas ce qu’elle est à présent, elle était bien différente.

D’abord il y avait trois espèces d’hommes, et non deux, comme aujourd’hui : le mâle, la femelle et, outre ces deux-là, une troisième composée des deux autres ; le nom seul en reste aujourd’hui, l’espèce a disparu. C’était l’espèce androgyne qui avait la forme et le nom des deux autres, mâle et femelle, dont elle était formée ; aujourd’hui elle n’existe plus et c’est un nom décrié. De plus chaque homme était dans son ensemble de forme ronde, avec un dos et des flancs arrondis, quatre mains, autant de jambes, deux visages tout à fait pareils sur un cou rond, et sur ces deux visages opposés une seule tête, quatre oreilles, deux organes de la génération et tout le reste à l’avenant. Il marchait droit, comme à présent, dans le sens qu’il voulait, et, quand il se mettait à courir vite, il faisait comme les saltimbanques qui tournent en cercle en lançant leurs jambes en l’air ; s’appuyant sur leurs membres qui étaient au nombre de huit, ils tournaient rapidement sur eux-mêmes. Et ces trois espèces étaient ainsi conformées parce que le mâle tirait son origine du soleil, la femelle de la terre, l’espèce mixte de la lune, qui participe de l’un et de l’autre. Ils étaient sphériques et leur démarche aussi, parce qu’ils ressemblaient à leurs parents ; ils étaient aussi d’une force et d’une vigueur extraordinaires, et comme ils avaient de grands courages, ils attaquèrent les dieux, et ce qu’Homère dit d’Ephialte et d’Otos, on le dit d’eux, à savoir qu’ils tentèrent d’escalader le ciel pour combattre les dieux.

Alors Zeus délibéra avec les autres dieux sur le parti à prendre. Le cas était embarrassant : ils ne pouvaient se décider à tuer les hommes et à détruire la race humaine à coups de tonnerre, comme ils avaient tué les géants ; car c’était anéantir les hommages et le culte que les hommes rendent aux dieux ; d’un autre côté, ils ne pouvaient non plus tolérer leur insolence. Enfin, Jupiter, ayant trouvé, non sans peine, un expédient, prit la parole : « Je crois, dit-il, tenir le moyen de conserver les hommes tout en mettant un terme à leur licence ; c’est de les rendre plus faibles. Je vais immédiatement les couper en deux l’un après l’autre ; nous obtiendrons ainsi le double résultat de les affaiblir et de tirer d’eux davantage, puisqu’ils seront plus nombreux. Ils marcheront droit sur leurs deux jambes. S’ils continuent à se montrer insolents et ne veulent pas se tenir en repos, je les couperai encore une fois en deux, et les réduirai à marcher sur une jambe à cloche-pied ».

Ayant ainsi parlé, il coupa les hommes en deux, comme on coupe les alizes pour les sécher ou comme on coupe un œuf avec un cheveu ; et chaque fois qu’il en avait coupé un, il ordonnait à Apollon de retourner le visage et la moitié du cou du côté de la coupure, afin qu’en voyant sa coupure l’homme devînt plus modeste, et il lui commandait de guérir le reste. Apollon retournait donc le visage et, ramassant de partout la peau sur ce qu’on appelle à présent le ventre, comme on fait des bourses à courroie, il ne laissait qu’un orifice et liait la peau au milieu du ventre ; c’est ce qu’on appelle le nombril. Puis il polissait la plupart des plis et façonnait la poitrine avec un instrument pareil à celui dont les cordonniers se servent pour polir sur la forme les plis du cuir ; mais il laissait quelques plis, ceux qui sont au ventre même et au nombril, pour être un souvenir de l’antique châtiment.

Or quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle ; et, s’embrassant et s’enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble, les hommes mouraient de faim et d’inaction, parce qu’ils ne voulaient rien faire les uns sans les autres ; et quand une moitié était morte et que l’autre survivait, celle-ci en cherchait une autre et s’enlaçait à elle, soit que ce fût une moitié de femme entière –ce qu’on appelle une femme aujourd’hui –soit que ce fût une moitié d’homme, et la race s’éteignait.

Alors Zeus, touché de pitié, imagine un autre expédient ; il transpose les organes de la génération sur le devant ; jusqu’alors ils les portaient derrière, et ils engendraient et enfantaient non point les uns dans les autres, mais sur la terre, comme les cigales. Il plaça donc les organes sur le devant et par là fit que les hommes engendrèrent les uns dans les autres, c’est-à-dire le mâle dans la femelle. Cette disposition était à deux fins : si l’étreinte avait lieu entre un homme et une femme, ils enfanteraient pour perpétuer la race, et, si elle avait lieu entre un mâle et un mâle, la satiété les séparerait pour un temps, ils se mettraient au travail et pourvoiraient à tous les besoins de l’existence. C’est de ce moment que date l’amour inné des hommes les uns pour les autres : l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine. (Platon. Le Banquet. Traduction E. Chambry, 189d. 193d.)

On peut interpréter le texte comme une justification de l’hétérosexualité mais aussi comme suggérant que l’homme ou la femme d’aujourd’hui garde en lui-même la trace d’une androgynéité primordiale et que tout individu est en proportion diverse homme et femme. Ce thème de l’androgyne se retrouve, bien avant l’avènement du Freudisme, à travers toute la tradition de l’ésotérisme occidentale dans des symboles comme celui de l’Adam Kadmon. Il trouve aussi des résonnances dans la pensée de l’Inde, dans le tantrisme ou dans le symbole d’Ardhanarishvara, la divinité formée par l’union de Siva et de Parvati.

Ce détour par des mythes qui, pour certains, appartiennent à la tradition occidentale la plus classique nous semble pouvoir ouvrir des pistes de réflexion et offrir une alternative salutaire au dialogue de sourd entre postmodernistes et conservateurs classiques sur le thème des genres. La question est peut-être moins de se prononcer pour ou contre l’idée de “nature humaine” (dont le besoin se fait toujours sentir face aux puissances de déshumanisation du monde postmoderne) mais de mettre à disposition certaines ressources mythiques et philosophiques pour la repenser. En somme, il s’agirait peut-être de pratiquer une forme d’anamnèse face au péril des idéologies de droite comme de gauche.

Androgyne

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