L’Age Axial (texte supplementaire)

« Karl Jaspers a souligné un fait déjà entrevu au XIXème siècle : celui d’un changement radical dans plusieurs aires de civilisation entre 800 et 200 av. J.-C., tout spécialement au VIème siècle. Il s’agit de l’émergence du zoroastrisme en Iran, des prophètes d’un Dieu unique universaliste en Israël ; de la science, de la démocratie et de la philosophie en Grèce ; des Upanishads, de la philosophie, du jainisme et du bouddhisme en Inde ; de la philosophie, du confucianisme et du taoïsme en Chine. La naissance du Christianisme et celle de l’Islam s’y rattachent. K. Jaspers emprunte à Friedrich Hegel l’idée d’un « axe » de l’histoire humaine, c’est-à-dire d’une direction. Il fait de cette période l’ « âge axial » de l’histoire car il y voit « la naissance spirituelle de l’homme », « au-delà des divers credo particuliers, l’épanouissement le plus riche de l’être humain » car c’est la première fois que le spirituel acquiert une autonomie, se dégage des cadres ethniques ou nationaux. Age « axial » aussi, dit-il, parce que, pour l’essentiel, nous en sommes encore les héritiers. »
Yves Lambert, La Naissance des Religions (2007).

Au bord du gouffre …

Les observateurs n’ont pas manqué de reconnaitre dans la montée de l’Etat Islamique la conséquence lointaine de la politique aussi irresponsable qu’incohérente des néoconservateurs américains. Certains comme Dominique de Villepin n’hésitent même pas à condamner tout recours à la force par peur qu’une nouvelle intervention étrangère n’aggrave encore la situation.

C’est pourtant se voiler la face devant une réalité nouvelle. On avait de bonnes raisons de se méfier du parallèle que certains voulaient faire entre fascisme et Islamisme radical. Ce genre de scrupule n’est pourtant plus de mise. Il faut reconnaitre que certaines voix n’avaient pas tort de nous mettre en garde contre une nouvelle forme de totalitarisme, d’autant plus monstrueux qu’il défigure une des grandes traditions sacrales de l’humanité.

Une intervention militaire, qui de l’avis unanime des experts, ne parviendra pas à détruire l’EI, comporte des risques, surtout quand elle s’appuie sur une coalition aussi improbable qu’instable. Et pourtant, les chantres du non-interventionniste ne semblent en mesure d’offrir aucune alternative crédible. Pas plus d’ailleurs que les pourfendeurs toujours vertueux de l’impérialisme occidental. L’Occident a une part de responsabilité immense, tant par son aventurisme militaire récent que par la prodigieuse capacité qui est le sien à faire prospérer les idéologies nihilistes tant chez lui qu’ailleurs. Une des grandes tragédies du monde contemporain, c’est qu’après l’effondrement du communisme et avec la désintégration des valeurs libérales, l’Islamisme radical peut sembler, malgré toute sa barbarie, comme la grande idéologie anti-systémique de notre temps. On est aujourd’hui djihadiste comme on a pu être fasciste dans les années 30 ou plus tard khmers rouges. Mais face à l’urgence, s’opposer à une intervention, c’est surtout jouer le rôle de ce que Lénine appelait ironiquement « un idiot utile ».

La solution à plus long terme ne saurait en revanche appartenir aux Occidentaux. Elle passe, tout le monde le sait bien, par un partage plus équitable du pouvoir en Iraq et on le dit moins par un véritable sursaut spirituel au sein d’un monde musulman engagé dans une logique désespérante d’autodestruction que rien ne semble pouvoir arrêter.