“Swami Karpatri, presence de l’Hindouisme traditionnel”

Nous voudrions signaler la publication d’un numéro spécial de la Régle d’Abraham consacré à Swami Karpatri et à l’Hindouisme traditionnel. Swami Karpatri est un grand Sannyasin du Nord de l’Inde détenteur des deux lignages initiatiques de l’Advaita Vedanta Shankarien et du Sri Vidya, le culte de la Déesse Lalita Tripurasundari. Il est aussi connu pour s’etre engagé politiquement, fondant notamment un parti politique le Ram Rajya Parishad qui s’opposait à la fois au sécularisme du Congrès et au nationalisme hindou. On soulignera ici l’effort inlassable de Jean-Louis Gabin qui a coordonné ce numéro pour faire connaitre cette grande figure méconnue de l’Hindouisme traditionnel.
Ce numéro spécial contient des aperçus biographiques, historiques et doctrinaux sur Karpatri, des traductions de lui et notamment certaines pages dans lesquelles Karpatri réfutent l’idéologie de l’Hindutva (désormais au pouvoir en Inde) à laquelle il reproche d’ignorer l’enseignement des écritures et de n’être en fait qu’une idéologie moderne parmi d’autres. Sa défense inconditionnelle de certains aspects socio-politiques de l’Hindouisme traditionnel peut soulever question et on ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre la défense du dharma par Karpatri et la défense de la Loi religieuse par Muhammad Husayn Tabatabaei dans l’Iran prérévolutionnaire. Quand la révolution islamique est venue, Tabatabaei n’a pu que se murer dans le silence devant un régime qui se réclamait de la Loi religieuse qu’il défendait tout la déformant. On ne peut donc se demander si la grande chance de Karpatri fut paradoxalement d’avoir peut-être échoué politiquement et d’avoir légué au monde un héritage de sagesse doctrinale et spirituelle très bien illustré par les autres textes réunis dans ce numéro plutôt qu’une praxis politique.
Ces remarques, qui ne visent en rien à diminuer l’aura de Karpatri, explique aussi nos réserves vis à vis de la volonté des éditeurs de ce numéro de couler l’héritage de Karpatri dans la dogmatique guénonienne. Si on peut affirmer que Guénon peut servir de meilleure introduction dans une perspective non-académique à la sagesse initiatique de l’Inde, il nous semble absolument nécessaire de reconnaitre aussi les limites de sa présentation de l’Hindouisme. C’est un point que nous avons développé plus amplement ailleurs mais sur lequel nous nous devons de revenir brièvement.
1) Guénon a déformé profondément la cosmologie hindoue en voulant identifier la modernité à la phase terminale du Kali Yuga alors même que le témoignage convergeant des écritures de l’Hindouisme et de ses représentants affirmerait plutôt que nous vivons au début de l’Age Sombre. Ceci nous force un peu à prendre du recul par rapport à la rhétorique guénonienne anti-moderniste dont certaines contributions de ce numéro se font l’écho.
2) Guénon a affirmé l’impossibilité pour un Occidental de se rattacher à l’Hindouisme. En la matière, l’Hindouisme traditionnel (nous ne parlons pas ici de Néo-hindouisme) se montre plus souple que Guénon et on peut s’empêcher de faire remarquer que Karpatri lui-même évoque clairement la possibilité pour des individus de vivre selon le dharma sans être nés eux-mêmes ou vivre en Inde (p. 113), bien que ce soit sans se prononcer sur la question de l’accès au diksa en tant que tel. On sait par ailleurs que Karpatri lui-meme a autorisé l’initiation de Danielou dans l’Hindouisme.
3) On ne trouve pas chez Shankara d’équivalent de l’affirmation guénonienne de l’impossibilité pure et simple de la réincarnation, mais plutôt l’indication très claire que le processus transmigratoire n’existe qu’aussi longtemps que l’ignorance (avidya) subsiste. Sur ce point les analyses de Coomaraswamy semblent plus justes.
4) Il n’y a bien sur rien dans la tradition hindoue qui corrobore la mythologique guénonienne du Roi du Monde, laquelle relève tout simplement de l’occultisme.
A ces quatre objections, on ajoutera que l’universalisme guénonien de la Tradition primordiale ne trouve pas d’équivalents directs dans les écrits de Karapatri ici réunis. Si Karpatri se montre d’une grande tolérance par rapport aux autres confessions de l’Inde, il n’en affirme pas moins que les autres traditions ne sont au mieux que des formes dégradées du dharma et que les avatars ne se sont manifestés qu’en Inde (le sujet d’un des articles traduits). On est loin de l’universalisme guénonien ou de la théorie schuonienne de l’unité transcendante des religions.
Malgré ces réserves, nous ne pouvons que souligner l’intérêt de ce numéro spécial qui contribue à faire connaitre une grande figure de l’Hindouisme traditionnel trop injustement ignorée hors de l’Inde et dont l’image avait été déformée par son premier traducteur Alain Daniélou.

Sommaire:

  • Préface, Swâmî Avimukteshwarânand Sarasvatî
  • Introduction, Jean-Louis Gabin
  • Swâmî Karpâtrî : l’action dans le monde d’un contemplatif, Gian Giuseppe Filippi
  • Aperçus biographiques sur Swâmî Karpâtrî, Jean-Louis Gabin
  • Bibliographie raisonnée partielle de Swâmî Karpâtrî, Gianni Pellegrini
  • L’hindouisme traditionnel et l’Inde moderne, Jean-Louis Gabin
  • Pages de réfutation du nationalisme «hindou», Swâmî Karpâtrî
  • Pourquoi les avatâras se manifestent-ils seulement en Inde ?, Swâmî Karpâtrî
  • La raison de la manifestation du Bouddha, Swâmî Karpâtrî
  • Le Principe de Shiva, Swâmî Karpâtrî
  • Postface, Patrick Geay

Une video en ligne sur Swami Karpatri:

This entry was posted in Blog, Hinduism, Religion and Politics. Bookmark the permalink.

One Response to “Swami Karpatri, presence de l’Hindouisme traditionnel”

  1. En laissant bien évidemment le soin à Jean-Louis Gabin, et à Patrick Geay, directeur-fondateur de La Règle d’Abraham, de poursuivre ou non le débat critique engagé ici tant sur le plan doctrinal qu’historique, qu’il me soit permis de nous féliciter de votre contribution. La première vertu d’une telle publication est de nourrir la réflexion et les échanges.
    Peut-être faut-il préciser aux lecteurs de ce blog qui seraient intéressés par ce premier numéro hors-série de La Règle d’Abraham, qu’ils peuvent se reporter au site de la revue [http://www.regle-abraham.com], et à celui des éditions Ubik [http://www.ubik-editions.com] ; la revue est disponible également chez les libraires dépositaires, et sur Amazon.
    Michel Lecour

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s