Islamisme Radical et Règne de la Quantité

J’avais publié cet article dans La Croix après les attentats de Janvier et il me semble resté, malheureusement, d’actualité.

 

Les événements récents et ceux qu’ils annoncent probablement nous forcent, au-delà de l’émotion, à repenser en profondeur le phénomène de l’islamisme radical et la manière d’y faire face. C’est dans cette perspective que la pensée de René Guénon peut s’avérer d’une provocante actualité. Provocante dans la mesure où René Guénon était lui-même rattaché à l’Islam, mais sous sa forme soufie laquelle si elle recule chaque jour devant la montée des djihadistes n’en incarne pas moins le seul véritable espoir d’un redressement spirituel dans le monde musulman.

Dans son ouvrage Le Règne de la Quantité, publié en 1945, c’est à dire juste au sortir du second conflit mondial, Guénon dresse un bilan implacable du monde moderne. Si pour lui, la modernité est caractérisée globalement par la perte du sens du Sacré, il n’en distingue pas moins deux phases dans son développement. La première est caractérisée par le progrès du matérialisme tel qu’il s’exprime dans le processus de sécularisation, le développement de l’industrialisation, du capitalisme classique ou encore dans ce qu’Eric Voegelin a pu appeler les grandes « religions politiques » (Bolchévisme, Fascisme, National-Socialisme). Cette phase coïncide aussi avec le règne des masses et la quantification toujours plus poussée de tous les aspects de l’existence humaine. On pourrait croire que le matérialisme serait le point d’aboutissement du développement de la modernité mais l’originalité des analyses de Guénon est de montrer qu’il n’en est rien, qu’à la matérialisation fait suite une deuxième phase, celle de la dissolution. Sous couvert d’une réaction contre le matérialisme s’amorce un processus de désintégration mais aussi un retour parodique et subversif à une certaine forme de spiritualité.

Il est inutile de s’appesantir sur le fait que le monde contemporain est le théâtre d’un effondrement de tous les repères mais aussi de toutes les formes de savoir. Dans le Règne de la Quantité, Guénon écrit des pages véritablement prophétiques sur la manière dont le rétrécissement des distances et l’accélération du temps peuvent laisser entrevoir un processus d’unification du monde qui ne sera véritablement qu’une contrefaçon de l’unité véritable. L’intérêt majeur des analyses de Guénon tient surtout au fait qu’elles nous permettent d’entrevoir le lien profond entre ce processus de mondialisation néolibérale, avec son discours de réseaux et de la flexibilité, et la montée d’une forme d’islamisme radical qui sous couvert de réaction contre le matérialisme du monde moderne pousse plus loin la crise spirituelle du monde contemporain. On commence tout juste à réaliser à quel point les réseaux islamistes sont les proches parents des réseaux que le discours néolibéral ne cesse de célébrer comme un moyen de libérer les énergies créatrices des individus, à quel point le fantasme de la Oumma globale n’est jamais que la contrepartie ténébreuse de l’utopie du village planétaire. Si cet islamisme radical peut toujours s’incarner dans des structures compactes et modernes comme l’Etat Islamique, c’est sans doute dans ses formes post-modernes qu’il s’avère le plus dangereux pour nos sociétés libérales. Comment ne pas s’interroger par ailleurs sur l’acharnement proprement diabolique avec lequel les mouvements djihadistes s’en prennent aux lieux saints de l’Islam, coupant ainsi méthodiquement les liens subtils entre le Ciel et la Terre ? Enfin comment ignorer la dimension proprement millénariste de ces mouvements, qui en faisant main basse sur toute une partie de la Syrie d’où, selon certaines traditions, devra surgir le Mahdi à la fin des temps, semblent être devenus le véhicule de forces qui pour Guénon auraient relevé de ce qu’il appelait la Contre-Tradition et qui menacent l’Islam de l’intérieur, dans sa dimension spirituelle la plus intime ?

Face à ce péril, l’Europe devrait se garder de deux tentations : celle d’un fondamentalisme laïque qui en abandonnant le Sacré à ses ennemis, en leur laissant le monopole du spirituel, se prive de ressources indispensables pour les vaincre ; celle d’un pseudo-redressement qui, prenant la forme d’un renouveau chrétien de type identitaire, obéirait à la même logique schmittienne qui anime l’Islamisme radical et reviendrait à rejeter du côté de l’ennemi toutes les communautés musulmanes de l’Europe, lesquelles sont porteuses de beaucoup de valeurs aussi bien fraternelles que religieuses qui nous font cruellement défaut aujourd’hui. La lutte contre l’Islamisme radical, par-delà les mesures sécuritaires qui s’imposent, exige un véritable travail d’introspection de notre part et la redéfinition du projet européen autour d’un noyau qui ne soit plus seulement économique et mercantile. C’est uniquement un redressement à la fois politique et spirituel au sens le plus noble de ce terme qui pourra nous donner les forces nécessaires pour affronter les sombres heures qui se profilent.

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