Daech: “Désigner l’ennemi … n’est pas suffisant.”

Cet article a été initialement publié dans La Croix, le 16 Janvier 2016.

A moins de sombrer dans le déni de réalité, la France est en guerre, guerre asymétrique, guerre d’un genre nouveau à n’en pas douter. Mais l’année qui vient de s’écouler a fait définitivement sortir l’Europe de la torpeur de la « posthistoire » à mesure que la déferlante du chaos déclenché par l’invasion américaine de l’Irak la rattrapait et l’entrainait à son tour dans la tourmente, une tourmente qui n’est encore que peu de chose comparée à ce qu’endurent les populations moyennes-orientales.

Cette situation semble établir paradoxalement les conditions d’un retour du politique dans des sociétés européennes soudainement laissées nues et vulnérables par le retrait de l’imperium américain à l’échelle globale. Selon Carl Schmitt, on le sait, le critère du politique est la capacité à distinguer entre l’ami et l’ennemi. Or il semblerait que nous ayons trouvé dans le totalitarisme jihadiste une nouvelle figure d’un « Ennemi » véritablement absolu.

Si on devrait se réjouir, dans notre malheur, de tous les signes possibles d’un sursaut, d’une réaction contre les tendances à la « neutralisation du politique » qui rongent nos sociétés postmodernes, on ne peut en même temps que s’inquiéter de voir l’Europe s’engager dans une voie qui risque de la mener tout droit vers la guerre civile ou tout au moins vers des formes de violences interethniques dont les signes avant-coureurs ne sauraient être ignorés. La désignation de l’ennemi loin de représenter une fin en soi, a toutes les chances d’accroitre le désordre ambiant, surtout si cet ennemi est non seulement extérieur mais aussi intérieur : ces jeunes toujours plus nombreux qui, séduits par cette « nouvelle religion politique » du Jihadisme, cherchent dans l’hyper-violence de Daech une forme de catharsis à leur mal-être identitaire, mais aussi nos propres démons, ceux d’un nihilisme qui se nourrit des dérives du capitalisme mondialisé dont Daech n’est à sa manière et paradoxalement qu’une manifestation parmi d’autres.

La pensée du philosophe américain d’origine allemande Eric Voegelin offre une alternative à la conception purement agonistique et finalement suicidaire du politique de Carl Schmitt. Elle vient nous rappeler, dans la pure tradition platonicienne, qu’un ordre politique se définit avant tout en fonction d’un contenu positif, une conception de la Justice, du Bien et plus fondamentalement encore d’une certaine vision du rapport de l’homme à la Transcendance. C’est un des grands mérites de cet immense penseur encore méconnu en France que d’avoir constamment souligné l’enracinement irréductible du politique dans ce qui le dépasse, dans ce que d’autres ont pu appeler une forme de « métapolitique » avant que le terme ne devienne galvaudé.

On entend parfois que pour résister au culte de la mort qu’incarnerait le jihadisme il conviendrait de surenchérir dans la célébration hédoniste (et soi-disant bien française) d’une vie « sans Dieu, ni maitre ». Une réponse peut-être plus articulée, moins instinctive mais également problématique, voudrait que la France se resserre de manière toujours plus intransigeante sur les valeurs de la laïcité républicaine, à rebours de toutes les tendances de fond qui travaillent le monde contemporain bien au-delà des frontières hexagonales. Il nous semble pourtant que ce qui manque le plus cruellement à nos sociétés pour traverser les années sombres qui s’annoncent et qui, qu’on le veuille ou pas, les transformeront définitivement, c’est cette conscience de la Transcendance dont Voegelin nous parle, une conscience capable de donner un sens aussi bien à la vie qu’à la mort mais également peut-être de réunir dans un « vivre-ensemble », qui serait autre chose qu’un simple vœu pieux, les différentes communautés religieuses qui coexistent aujourd’hui en Europe. Ajoutons que c’est ce sens de la Transcendance, radical à sa manière, plus que son déni, qui pourrait finalement se révéler l’antidote le plus efficace contre toutes les tentatives de politisation ou de récupération idéologique des religions dans le monde contemporain.

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