Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? (1784)

« Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. (…) Il est … difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. (…) Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. »

Extrait d’une interview de Roger-Pol Droit, chercheur au CNRS.

« Quand je faisais mes études de philosophie, on m’a enseigné qu’il n’y a pas de philosophie indienne ou chinoise : il n’y avait de philosophie que grecque ! Il y a là quelque chose de bien pire qu’un silence : une négation. (…) Ce qui m’a surpris à travers les divers travaux que j’ai menés – L’oubli de l’Inde, Le culte du néant et, plus récemment, Généalogie des barbares, c’est de découvrir combien ce préjugé est récent. C’est un mythe contemporain, principalement allemand, qui commence à se former au dix-neuvième siècle et s’achève au vingtième. En effet, l’âge classique et tout le dix-huitième siècle sont parfaitement réceptifs à l’idée que la philosophie n’est pas seulement une idée grecque ou occidentale. (…)   Hegel est le premier à avoir reconstruit une Grèce triomphante, une Grèce qui aurait été seule origine de la philosophie, de la liberté de l’Esprit et de la raison critique. (…) Les Grecs n’ont [pourtant] jamais dit, ni pensé, qu’ils étaient les seules inventeurs ni les seuls détenteurs de la philosophie. La coupure que nous faisons (philosophie du côté des Grecs, sagesse ailleurs), les Grecs eux-mêmes ne la faisaient pas. (…). Un Grec de l’Antiquité n’était pas étonné qu’il y ait des philosophies ailleurs qu’en Grèce, et ceci n’a choqué personne jusqu’en…1820. C’est une affaire récente !

Je crois que l’on peut définir la philosophie par au moins trois critères : les domaines de langue –critère le plus restrictif-, les questions de méthode et les questions d’objet. Il ne faut pas mélanger ces deux derniers points. Si vous appelez méthode le fait de se servir de critères rationnels pour établir la validité de certains énoncés et pour invalider d’autres énoncés, alors vous n’avez, à ma connaissance, aucun exemple de pensée humaine où on pourrait dire « je parviens à penser un cercle carré ». On ne peut nulle part assumer comme philosophiquement valide un énoncé contradictoire. On se trompe donc radicalement quand on attribue aux Orientaux une pensée qui serait capable de contenir des contradictions. Par exemple, Les stances du milieu par excellence de Nâgarjunâ comporte 146 occurrences du principe de non-contradiction : il se sert du même principe qu’Aristote pour invalider certaines affirmations. Chez Aristote comme chez Nâgarjunâ, tout ce qui est contradictoire est rejeté. La différence réside dans les objectifs poursuivis : il y a dans l’usage aristotélicien du principe de non-contradiction, cette idée que s’en servant bien on va parvenir à accroître ses connaissances, et que l’objectif de la philosophie est de réussir à penser ensemble ce qui est dicible, ce qui est pensable et ce qui est réel –c’est-à-dire l’ordre du monde. Du point de vue de certains logiciens bouddhistes, Nâgarjunâ en particulier, l’usage du principe est tout à fait différent : il ne s’agit pas d’accroître nos connaissances, il s’agit d’y mettre un terme ! L’objectif ultime du logicien bouddhiste est alors de montrer que toutes les thèses que les hommes essaient de soutenir sont contradictoires. Il faut, en quelque sorte, renoncer à connaître. Des deux côtés, l’outil (la rationalité) est donc le même, mais les modalités de son usage et les buts que l’on se donne sont distincts. Finalement, soit on choisit d’appeler « philosophie » uniquement le mode de pensée des Grecs, soit on accepte – ce qui est mon cas – d’appeler ainsi tous les usages réflexifs et rationnels de la pensée humaine, qui se donnent pour règle d’admettre certaines thèses et d’en refuser d’autres de façon argumentée. Dans ce dernier cas, on ne peut faire autrement que de voir arriver dans la philosophie des traités sanscrits, des textes tibétains et chinois, bon nombre de passages du Talmud et de la Michna, des textes d’exégèse coranique… Avec des substrats de départ très différents, ils ont tous cette même volonté de discriminer par la raison le vrai du faux d’une manière réglée. »

Edmund Husserl, La crise de l’humanité européenne et la philosophie, Introduction

« L’Europe a un lieu de naissance. (…) C’est la nation de la Grèce antique des VIIème et VIème siècles avant Jésus-Christ. En elle naît une nouvelle sorte d’attitude des individus à l’égard du monde environnant. Et en conséquence, s’effectue la percée en direction d’une toute nouvelle sorte de configurations spirituelles qui rapidement s’accroissent jusqu’à former une figure culturelle systématiquement cohérente ; les Grecs l’ont nommée philosophie. En son sens originaire, correctement traduit, ce terme ne signifie rien d’autre que science universelle, science de l’univers, de l’unicité de tout ce qui est. (…) Je voudrais ici prévenir l’objection évidente selon laquelle la philosophie, la science des Grecs, n’aurait pourtant rien d’absolument remarquable et ne les aurait en rien attendus pour venir au monde. Pourtant, ils parlent eux-mêmes des sages Égyptiens, des Babyloniens, etc. et, en vérité, ils apprirent aussi beaucoup de ces derniers. Nous possédons aujourd’hui un flot de travaux sur les philosophies indienne et chinoise etc., lesquelles ne sont en rien analogues à la philosophie grecque. Néanmoins, on peut ne pas vouloir effacer les différences principielles et omettre le plus essentiel. Le mode de position du but est fondamentalement différent et, par là même, le sens des résultats l’est aussi de part et d’autre. Seule la philosophie grecque, selon un développement propre, conduit à la science des théories infinies, dont l’exemple et le modèle dominants depuis des millénaires a été la géométrie grecque. La mathématique, l’idée de l’infini, celle des tâches infinies, est une tour de Babel qui, malgré son caractère indéfini, reste pourtant une tâche pleine de sens in infinitum. Le corrélat d’une telle infinité est l’homme nouveau, les buts nouveaux de l’homme. »

Pierre Hadot. Propos recueillis par Thierry Grillet. Nouvel Observateur du 10.07.2008.

« Dans l’Antiquité, par exemple chez Epictète, Plutarque, ou encore Platon, on trouve
une critique virulente de ceux qui se veulent exclusivement « professeurs »,
qui veulent briller par leurs argumentations et leur style et qui se
distinguent ainsi de ceux qui vivent leur philosophie. Cette même opposition se
perpétue dans la philosophie moderne. Kant oppose à la philosophie scolaire la
philosophie du monde qui intéresse tout homme. Schopenhauer se moque de la
philosophie universitaire qui n’est que de l’escrime devant un miroir. Thoreau
déclare : « De nos jours, il y a des professeurs de philosophie, mais pas de
philosophes », et Nietzsche écrit : « Avons-nous appris la moindre des choses
que les Anciens enseignaient à leur jeunesse ? Avons-nous appris le moindre
trait de l’ascétisme pratique de tous les philosophes grecs ? » Bergson et les
existentialistes défendent la même conception, celle d’une philosophie qui ne
serait pas un échafaudage de concepts mais un engagement de et dans l’existence. »

Arthur Schopenhauer, le Monde comme Volonté et comme représentation, Chapitre XVII.

« Avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire; tandis que l’étonnement du savant ne se produit qu’à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu. Plus un homme est inférieur par l’intelligence, moins l’existence a pour lui de mystère … car, sans aucun doute, c’est la connaissance des choses de la mort et la considération de la douleur et de la misère de la vie, qui donnent la plus forte impulsion à la pensée philosophique et à l’explication métaphysique du monde. Si notre vie était infinie et sans douleur, il n’arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe, et pourquoi il a précisément telle nature particulière ; mais toute chose se comprendrait d’elle-même. »

Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, 1797.

« Exiger de l’homme la sagesse, en tant qu’elle est l’idée
d’un usage pratique de la raison qui soit parfait et conforme aux lois, c’est
beaucoup trop demander ; mais même sous sa forme la plus rudimentaire un homme
ne peut pas l’inspirer à un autre ; chacun doit en être l’auteur lui-même. Le
précepte pour y parvenir comporte trois maximes directrices : 1) penser par
soi-même ; 2) se penser (dans la communication avec les hommes) à la place de
l’autre ; 3) penser toujours en accord avec soi-même »

Décoloniser la philosophie. Sophie à l’ère de la mondialisation

Pour cette première rencontre,  nous réfléchirons à la question de savoir ce qu’est la philosophie.  Y-a-t-il vraiment des questions philosophiques ou seulement une manière philosophique d’aborder des questions ? Quel peut être aussi le sens de la philosophie à l’ère de la mondialisation ? La philosophie est-elle un phénomène purement occidental (comme voudrait nous le faire croire un vieux préjugé colonial) ou s’agit-il d’un phénomène universel pouvant se décliner selon l’infinité des cultures et les exigences d’une époque ?
Autant de questions que nous aborderons autour d’un café pour ce premier majlis philosophique. Pour préparer cette discussion, je vous invite à méditer quelques textes et à écouter un enregistrement où le philosophe français Pierre Hadot nous fait partager son expérience de la philosophie comme « exercice spirituel ».

Enregistrement de Pierre Hadot: