Désenchantement, nihilisme et apophatisme

« Il ne s’agit pas d’affirmer que cette attention au néant soit un phénomène purement occidental. Bien au contraire, elle est présente en Orient, et en particulier en Inde depuis les temps les plus reculés. (…) Mais le progrès du nihilisme en tant qu’évènement historique et existentiel appartient en propre au monde occidental, présageant peut-être l’effondrement de la civilisation occidentale toute entière. Nous qui vivons dans le monde moderne, nous ne pouvons pas échapper à ces questions qui se sont d’abord imposées à quelques penseurs visionnaires. Chez Nietzsche, et chez des penseurs plus contemporains comme Heidegger, le problème du nihilisme est abordé en premier lieu à partir de ‘l’histoire de l’Etre’ [l’histoire de la métaphysique occidentale]. La situation est différente en Orient dans la mesure où la question du néant a été abordée à partir de l’expérience de la vacuité (sunyata). »

Traduction (libre) de Keiji Nishitani (1900-1990), Religion and Nothingness, University of California Press, 1982, p.168

 

“Lorsque l’existentialisme ‘athée’ nous met en présence du vide ‘objectif’ d’un monde absurde ou du vide ‘subjectif’ d’un ego privé de contenu que Sartre identifie avec le ‘néant’, cette double forme du vide peut légitimement  nous rappeler le vide auquel nous renvoient les diverses formes de la théologie négative dans des traditions spirituelles aussi différentes que le bouddhisme, le christianisme, l’hindouisme ou le néoplatonisme.

La structure logique des propositions concernant ces deux formes du vide est la même, et l’expérience spirituelle de l’angoisse sartrienne, dans laquelle l’homme est réduit au néant d’une volonté libre de tout contenu, semble liée à un éclatement de l’anthropologie  caractérisant notre culture occidentale (selon laquelle l’essence de l’homme a toujours un contenu positif (animal raisonnable, créature de Dieu, substance pensante, producteur, etc…) de même que la doctrine du Nirvana bouddhique, par exemple, s’acharne à priver l’essence de l’homme de tout contenu, en invitant ce dernier à éteindre le désir individuant qui l’attache illusoirement aux formes. »

Georges Vallin (1921-1983), « Les deux vides », article tiré de son ouvrage posthume Lumière de la non-dualité, Presses Universitaires de Nancy, 1987.

Le désenchantement, la responsabilité du Christianisme ?

« [Une des manifestations essentielles] des Temps Modernes est le dépouillement des dieux (entgötterung). Cette expression ne signifie pas la simple mise de côté des dieux, l’athéisme grossier. Le dépouillement des dieux est le processus à double face par lequel, d’un côté l’idée générale du monde se christianise, dans la mesure où le fondement du monde est posé comme infini, comme inconditionné, comme absolu, et de l’autre le christianisme transforme son idéal de vie en une vision du monde (la vision chrétienne du monde), et ainsi se met au gout du jour. Le dépouillement des dieux, c’est la vacance par rapport à Dieu et aux dieux. Le christianisme est le principal responsable de son avènement. Cependant, le dépouillement des dieux exclut si peu la religiosité, que c’est plutôt avec lui seulement que le rapport aux dieux se mue en vécu religieux. Quand les choses en viennent là, les dieux disparaissent. Le vide qui en résulte est alors comblé par l’exploration historique et psychologique des mythes. »

Martin Heidegger, « L’Epoque des ‘conceptions du monde’ », Les chemins qui ne mènent nulle part, p. 99-101.

Réenchantement ou religion à la carte ?

« LE FIGARO. Pour vous, les Français sont-ils davantage en quête de spiritualité ?

Frédéric LENOIR. La tendance sociologique forte traduite dans les sondages au cours de ces cinquante dernières années veut d’abord que les Français soient de moins en moins religieux (dans leur pratique, leur croyance en Dieu ou en une vie après la mort, par exemple). En revanche, parmi ceux qui restent touchés par la religiosité, on assiste à un plus fort investissement : le noyau dur des fidèles s’est rétréci mais son implication s’est durcie. Beaucoup de gens désireux de donner un sens à leur vie, aussi, sont sortis du circuit institutionnel pour entamer une quête personnelle et développer une spiritualité laïque. C’est le cas des 35-50 ans qui, une fois passé les premiers engagements de vie, vivent une religion «à la carte», mêlant pourquoi pas pèlerinage à Compostelle et méditation bouddhiste.

Comment expliquez-vous ces phénomènes ?

Par un développement très fort de l’individualisme. L’individu exprime le besoin de se donner à lui-même sa spiritualité, sans qu’on la lui impose. Il cherche le bonheur sur terre, et la religion vient tout simplement au service de cet accomplissement, de cet épanouissement. La crise de crédibilité des religions historiques et celle des idéologies politiques qui avaient succédé aux religions comme grandes croyances collectives, ont également joué. Ce double effondrement a laissé un vide de sens que les Français cherchent à combler. »

Entretien avec Frédéric Lenoir, spécialiste en histoire des religions (Propos recueillis par Anne-Charlotte De Langhe, 2008).

Humanisme et expérience de l’absurde

« Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir. (…)

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. À cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire, et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore. »

Albert Camus (1913-1960), Le Mythe de Sisyphe.

Désenchantement religieux et libération de l’homme

« La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple.

Abolir la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, c’est exiger son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusion. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole.

La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l’homme porte des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour qu’il rejette les chaînes et cueille la fleur vivante. La critique de la religion détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense, agisse, façonne sa réalité comme un homme désillusionné parvenu à l’âge de la raison, pour qu’il gravite autour de lui-même, c’est-à-dire de son soleil réel. La religion n’est que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme en tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même.

C’est donc la tâche de l’histoire, après la disparition de l’Au-delà de la vérité, d’établir la vérité de ce monde-ci. C’est en premier lieu la tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, une fois démasquée la forme sacrée de l’auto-aliénation de l’homme, de démasquer l’auto-aliénation dans ses formes non sacrées. La critique du ciel se transforme par là en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique ».

Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1844).

Le désenchantement, un problème du monde occidental ?

« L’incertitude est au fondement du christianisme. Le sentiment de sécurité que procure ‘une monde habité par les dieux’ disparait avec les dieux eux-mêmes ; quand le monde est dédivinisé, les possibilités de communication avec le Dieu transcendant sont réduites à ce lien fragile qu’est la foi au sens que lui donne Hébreux 11:1 à savoir ‘la substance des choses qu’on espère, une conviction de celles qu’on ne voit point. ‘ Ontologiquement, la substance des choses qu’on espère ne peut se trouver ailleurs que dans la foi ; épistémologiquement, il n’y a pas de preuve de l’invisible sinon la foi même. Ce lien est mince et peut facilement se rompre. (…) Le danger de voir la foi se réduire à une croyance socialement utile ne peut d’ailleurs que croitre avec les succès mondains du Christianisme. »

Eric Voegelin (1901-1985), The New Science of Politics, inclus dans Modernity without restraint, p.188.

 

« L’Islam est une religion du Livre, une religion des Textes … La Révélation écrite parle à l’intelligence, qui la reçoit de façon tout à fait particulière à travers le prisme de la foi qui lui donne un statut, une substance et une essence particulière … La première raison qui reçoit la Révélation n’est [donc] pas la raison analytique mais celle du cœur … La conscience musulmane contemporaine, des gens ordinaires jusqu’à son élite intellectuelle, n’a pas divorcé de ce rapport tout à fait particulier aux deux Livres qui éclairent la vie et lui donnent sens. La raison analytique cherche et continue de chercher, mais elle reçoit de la conscience et du cœur des informations d’un autre ordre qui disent le pourquoi et les finalités, l’éthique et les limites. La raison accueille les raisons du cœur, les lumières de la foi. Les deux Livres, qui se font écho, empêchent que le monde ‘se désenchante‘ selon l’expression de Marcel Gauchet et préviennent les usages strictement techniciens de la raison et des sciences sans conscience. »

Tariq Ramadan (né en 1962), Islam et la réforme radicale. Presses du Châtelet.

 

« Philosophie Magazine : Depuis la publication de votre livre Le Désenchantement du monde, en 1985, où vous défendiez la thèse d’une « sortie de la religion », le religieux semble avoir fait un retour fulgurant dans le monde. N’est-ce pas un démenti factuel à votre thèse ?

Marcel Gauchet : En aucune façon. Je n’ai jamais parlé de la mort de Dieu ou de la disparition de la religion mais de la sortie de l’organisation religieuse du monde. … Ce processus-là, qui a engendré ce que nous appelons modernité, continue. Il n’implique pas la disparition de la croyance religieuse, mais il change sa place dans l’existence collective. Elle devient une conviction personnelle qui n’a plus vocation à fournir une norme englobante de la cité. …. Nous parlons là bien sûr de l’Occident.

Mais ailleurs, les religions politiques ne font-elles pas retour ?

À quoi assiste-t-on aujourd’hui dans l’espace mondial ? À la diffusion de ce que la sortie de la religion a produit dans le monde occidental : raisonnement économique et scientifique, valeurs politiques de la liberté individuelle, etc. Ce sont des données qui arrivent comme des chocs culturels de première grandeur dans des sociétés encore largement structurées sur un mode religieux. (…) Le fondamentalisme est une réponse à la sortie de la religion. Il se propose de restaurer l’organisation religieuse du monde. Mais il poursuit cette visée, en réalité, dans le cadre de la modernité, au sein de laquelle il est beaucoup plus pris qu’il ne le croit. C’est pourquoi il n’a pas les moyens de son ambition. »

Extrait d’un entretien avec Marcel Gauchet dans Philosophie Magazine (2008).

L’âge de l’homme ?

« Devant Dieu ! – Mais maintenant ce Dieu est mort ! Hommes supérieurs, ce Dieu a été votre plus grand danger. Vous n’êtes ressuscité que depuis qu’il gît dans la tombe.

C’est maintenant seulement que revient le grand midi, maintenant l’homme supérieur devient – maître ! Avez-vous compris cette parole, ô mes frères ? Vous êtes effrayés : votre cœur est-il pris de vertige ? L’abîme s’ouvre-t-il ici pour vous ? Le chien de l’enfer aboie-t-il contre vous ? Eh bien ! Allons ! Hommes supérieurs ! Maintenant seulement la montagne de l’avenir humain va enfanter. Dieu est mort : maintenant nous voulons – que le Surhomme vive. »

Friedrich Nietzsche (1844-1900), « De l’homme supérieur », Ainsi Parlait Zarathoustra.

 

« Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a montré que la terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine’ ait déjà annoncé quelque chose de semblable.

Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains.

Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique.

Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c’est à eux que semble échoir la mission d’étendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l’expérience et accessibles à tous. D’où la levée générale de boucliers contre notre science, l’oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d’une opposition qui secoue toutes les entraves d’une logique impartiale. »

Sigmund Freud (1856-1939), Introduction à la psychanalyse, Payot, p. 266.

 

« Derrière les Eglises qui perdurent et la foi qui demeure, la trajectoire vivante du religieux est au sein de notre monde pour l’essentiel achevée (…) Si fin de la religion il y a, ce n’est pas au dépérissement de la croyance qu’elle se juge, c’est-à-dire la recomposition de l’univers humain-social non seulement en dehors de la religion, mais à partir et au rebours de sa logique religieuse d’origine … L’intelligence de la religion depuis ses origines et dans ses mutations principales n’est pas séparables de l’effort pour comprendre l’immense transformation qui nous a faits et qui s’est opérée à la faveur du désenchantement du monde. L’expression a chez Weber une acceptation strictement définie – ‘l’élimination de la magie en tant que technique de salut’. En la reprenant dans un sens beaucoup plus large – l’épuisement du règne de l’invisible – nous ne pensons pas la dénaturer. Car, essaiera-t-on de montrer, la désertion des enchanteurs, la disparition du peuple des influences et des ombres sont le signe de surface d’une révolution  autrement plus profonde dans les rapports entre ciel et terre, révolution au travers de laquelle il y va décisivement de la reconstruction du séjour des hommes à part de la dépendance divine. »

Marcel Gauchet (né en 1946), Le désenchantement du monde, Editions Gallimard, 1985, p.9-10